Ostensions limousines

Les ostensions limousines sont une tradition religieuse et populaire remontant à la fin du Xe siècle. Elles ont lieu dans vingt communes comprenant Limoges et d'autres localités, dont quinze dans la Haute-Vienne, mais aussi en Charente, en Creuse et dans la Vienne. Elles se déroulent tous les sept ans, la dernière édition datant de 2016.

Les ostensions septennales limousines *

La châsse de saint Martial, portée lors de la procession d'ouverture des ostensions à Limoges, en 2016.
Pays * France
Liste Liste représentative
Année d’inscription 2013
* Descriptif officiel UNESCO
La place de la Motte, à Limoges, décorée pour les Ostensions 2009.
Quelques bannières des communes et paroisses ostensionnaires.
Décorations dans les rues de Rochechouart.
Procession des Pénitents bleus lors des Ostensions 2016 à Saint-Junien.

La huitième réunion annuelle du Comité intergouvernemental pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, qui s'est déroulée le à Bakou en Azerbaïdjan, a voté l'inscription des ostensions septennales limousines sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco, après que cette pratique rituelle a été inscrite à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. Ce dossier a été tout particulièrement porté par Jacques Perot, conservateur du patrimoine et président de la Fédération des Confréries Limousines épaulé par les confréries, les comités ostensionnaires, ainsi que par les élus et les institutionnels de la région Limousin[1].

Historique

Origines médiévales

La légende fixe l’origine de cette fête religieuse à l’an 994[2], alors que le Limousin, comme une grande partie de l’Aquitaine, se trouvait aux prises avec le mal des ardents, ou ergotisme, épidémie qui se déclenche à la fin des moissons. Cette intoxication est causée par la consommation de pain de seigle contaminé par un champignon parasite, l'ergot du seigle. Elle provoque une sensation d’atroce brûlure et d'hallucination (d’où l’appellation « ardent », du latin ardere, brûler), des crises de convulsions et des spasmes douloureux, des diarrhées, des paresthésies, des démangeaisons, des maux de tête, des nausées et des vomissements. Les malades ont également des hallucinations similaires en tout point à celles déclenchées par le LSD, et des troubles psychiatriques comme la manie ou la psychose.

Les chroniqueurs médiévaux ont décrit en plus le noircissement, la nécrose puis la chute des mains et des pieds chez les personnes atteintes. Les morts se comptent par centaines. En 994, cette maladie est perçue comme un châtiment de Dieu. À Limoges, les malades, venus implorer la protection divine, s’entassent dans les églises. Face à l’étendue du drame, l’évêque Hilduin et son frère Geoffroy, abbé de Saint-Martial, décident d’organiser un grand rassemblement autour des reliques de plusieurs saints limousins.

Des ambassadeurs sont envoyés dans toute l’Aquitaine pour convier les archevêques de Bordeaux et de Bourges, les évêques de Clermont, du Puy, de Saintes, de Périgueux, d’Angoulême et de Poitiers, à se réunir en concile à Limoges. Le , après trois jours de prières et de jeûne, le corps de saint Martial, premier des évêques de Limoges et protecteur de la cité, est levé de son tombeau, placé dans une châsse d’or, et porté en procession depuis la basilique du Sauveur (place de la République actuelle) jusqu’au mont Jovis (montis Gaudii[3]), à l’extérieur des murailles. Cette colline porte ce nom qui signifie Mont de la joie depuis cette époque. Elle est située, aujourd'hui, en pleine ville de Limoges, dans le quartier Montjovis.

La procession est conduite par tous les prélats, les moines de l'abbaye de Saint-Martial, et Guillaume IV duc d’Aquitaine, suivis de nombreux pèlerins. Une foule immense se presse tout au long du parcours, peu à peu rejointe par des groupes de moines chargés de reliques venues de Figeac, Chambon, Salagnac, et de nombreuses autres paroisses. Arrivées sur la colline dominant la ville, les reliques des saints limousins sont offertes à la vénération de la population en détresse. Cette manifestation de masse est la toute première ostension (une appellation qui trouve son origine dans le verbe latin ostendere, qui signifie montrer, ou exposer, et qu’employa pour la première fois Bernard Itier, moine bibliothécaire de l’abbaye Saint-Martial, en 1211). Le , alors que le corps de saint Martial est ramené jusqu’à son tombeau, l’épidémie a cessé de sévir. Les chroniques de l’époque font état de plus de sept mille guérisons.

Développement du rite

Le clergé, avec l’appui de Guillaume, duc d’Aquitaine, profite de ce fait exceptionnel et de cet inhabituel climat de ferveur pour conjurer un autre mal, jugé plus pernicieux que le mal des ardents : la guerre. Ils lancent alors un appel solennel au respect de la « Paix de Dieu », et amènent les seigneurs limousins à prêter serment, et à s’engager à faire régner la justice et la paix. La guerre doit être limitée aux combattants. Les populations et leurs biens doivent être respectés. Ceux qui ne respecteraient pas ces prescriptions seraient frappés d'interdit.

Au début du XIe siècle, le souvenir du miracle des Ardents, donne lieu à un récit, élaboré au sein de l’abbaye Saint-Martial, et reproduit ensuite dans une multitude de manuscrits. La pratique des ostensions est dans un premier temps reprise ponctuellement, sans date fixe, lors de la venue à Limoges d’un personnage important (saint Louis et Blanche de Castille en 1244, le pape Clément V en 1307, Louis XI en 1462, Henri IV en 1605) ou en cas de grandes catastrophes, guerres, épidémies. En 1518, l'usage s'établit de les rendre septennales (ostensions régulières tous les sept ans)[4]. Elles sont interrompues seulement en 1547 à cause de la peste puis durant la Révolution en 1799. Elles reprennent en 1806 et depuis, cette périodicité septennale s'est maintenue à travers crises politiques et bouleversements[5].

Les ostensions se déroulent sous la bienveillance particulièrement présente des confréries. La première est l’héritière de la confrérie dite du « Luminaire devant le Sépulcre », fondée à la fin du XIIe siècle. Plusieurs autres se sont ajoutées aux processions au fil des siècles : saint Aurélien, les porteurs de la châsse de saint Martial, saint Éloi, saint Israël et saint Théobald, saint Maximin, saint Étienne, saint Côme et saint Damien, enfin sainte Valérie[6].

En revanche, certains historiens tel Alain Corbin ont mis en évidence un certain détachement du clergé vis-à-vis de ce qu'on a pu appeler une « religion limousine » traditionnelle, celle des fontaines à dévotion et du culte des reliques dont les enquêtes du service régional de l'Inventaire ont permis de montrer la profusion. L'incompréhension a culminé au XIXe siècle[7]. Une autre ambivalence limousine naît au XIXe siècle, entre une dévotion toute particulière aux saints et un anticléricalisme très marqué, qui toutefois ne vient pas renier la soumission au Christ mais témoigne du refus d'un clergé en porte-à-faux avec les réalités sociales et politiques de l'époque.

Les Ostensions de nos jours

De nos jours, les Ostensions limousines sont des manifestations folkloriques, d'intérêt patrimonial, social et touristique, qui, comme le prouve l'intérêt que continue de lui porter l'Église, gardent une forte dimension religieuse. L'organisation de ces évènements mobilise les acteurs publics, le monde associatif et de nombreux particuliers[8]. Les dernières ostensions septennales, 72e du nom, se sont déroulées de février à octobre 2016[9]. Les prochaines se dérouleront en 2023.

Organisation

Procession des Ostensions à Limoges en 2016.

C'est à Limoges que débutent les Ostensions septennales, par la « cérémonie de reconnaissance des chefs »[6]. La châsse de saint Martial est ouverte conjointement par le maire de la ville, l'évêque, le curé de Saint-Michel-des-Lions et le premier bayle de la grande confrérie de saint Martial. Dans un second temps sont sorties de leurs châsses les chefs de saint Loup et de saint Aurélien. Une procession aux flambeaux s'étire ensuite jusqu'à la cathédrale Saint-Étienne.

Le dimanche qui suit, le Primat des gaules et archevêque de Lyon célèbre une messe d'ouverture[6]. La tenue des ostensions limougeaudes est encadrée par la montée et la descente du drapeau amarante et blanc en haut de l'église Saint-Michel-des-Lions.

Les communes ostensionnaires

Carte des communes ostensionnaires.

Vingt communes célèbrent les Ostensions limousines :

Chaque localité a un cérémonial traditionnel donnant lieu à des fêtes religieuses à caractère folklorique.

Impact et médiatisation

Les Ostensions limousines sont une tradition populaire dont les aspects identitaires et conviviaux permettent de mobiliser localement des confréries qui pour certaines, comme à Saint-Junien, préparent les évènements un an à l'avance, afin de présenter dans les meilleures conditions des statues et reliquaires magnifiquement décorés et entretenus. Leur importance traditionnelle, et les foules qu'elles attirent, a conduit les élus communaux, départementaux et régionaux, même dans les bastions historiques du communisme limousin, à subventionner ces confréries[13].

Controverse juridique à propos des subventions

L'origine cultuelle de cet évènement populaire a fait naître, localement, en 2009 un débat juridique en raison de son subventionnement par des collectivités locales. Pour l'organisation des Ostensions 2009, les pouvoirs publics locaux, dont le Conseil régional du Limousin, ont attribué une somme totale de 68 300 euros à deux municipalités (Le Dorat et Nexon[14]) et onze confréries, comités d’ostensions et associations organisatrices. Sur demande du tribunal administratif de Limoges saisi par treize militants politiques de mouvements laïques, invoquant le non-respect de la Loi de séparation des Églises et de l'État, le tribunal administratif de Limoges a demandé le remboursement de cette aide[15].

Cette décision de justice, pourtant solidement étayée, a surpris les partisans de ces subventions, qui affirmaient « l'intérêt historique, culturel, touristique et économique non négligeable » des manifestations. Le président de la Fédération des confréries limousines estime que les Ostensions possèdent conjointement « les dimensions religieuse, patrimoniale et conviviale ». La région a fait valoir sa précaution d'avoir ôté des budgets prévisionnels présentés les éléments religieux comme les messes et les bénédictions[15].

Le conseil régional a fait partie des collectivités qui envisageaient de faire appel de la décision (décision prise à la quasi-unanimité de la commission permanente), suivie par la commune du Dorat et la Grande Confrérie de Saint Martial. Refusant, pour sa part, de porter la défense du maintien des Ostensions sur le terrain de l'action judiciaire, le conseil général de la Haute-Vienne renonce à cette procédure en janvier 2010[14]. Ce choix n'a été condamné que par la Fédération départementale de la Libre-pensée, à l'origine de l'action en justice, soutenue par les élus politiques écologistes et d'extrême gauche (Europe Écologie, Front de gauche et NPA) du conseil régional[14].

Si la région renonce dans un premier temps à soulever la question prioritaire de constitutionnalité[14], qui revenait à remettre en question l'article 2 de la loi de séparation des Églises et de l'État, la décision du tribunal administratif de Limoges est confirmée par la cour administrative d'appel de Bordeaux en janvier 2011[16]. Les associations Grande confrérie de Saint Martial, Confrérie de Saint Éloi en Limousin et Comité des ostensions de Saint Victurnien se pourvoient en Conseil d'État pour faire tenter de faire annuler l'arrêt de la cour d'appel. Elles sont déboutées le 15 février 2013, le conseil d'État validant le jugement de la cour administrative d'appel de Bordeaux qui confirme le caractère essentiellement cultuel des Ostensions. Entre-temps, l'association organisatrice des ostensions à Eymoutiers s'est dissoute et reformée sous le nom « Les Amis de Psalmet », omettant le mot « saint »[17]. L'inscription des Ostensions au patrimoine immatériel de l'humanité en décembre 2013 par l'UNESCO ne semble rien devoir changer au caractère non subventionnable de ces manifestations cultuelles.

Pour autant, dans le cadre de la préparation des élections municipales au printemps 2014 à Limoges, ceci n'a pas empêché la fédération de la Libre pensée Haut-Viennoise d'adresser à tous les candidats un questionnaire leur demandant s'ils accorderaient ou non une aide matérielle ou financière pour la tenue des prochaines ostensions de 2016[18].

Notes et références

  1. [PDF] Fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France, présentée à l'inscription
  2. Odile Vincent, « Les retrouvailles anachroniques d’une communauté avec son fondateur : saintes reliques et définitions territoriales dans la région de Limoges », L’Homme 2002/3, no 163, p. 83.
  3. Didron Aîné, Annales archéologiques, 1855
  4. Odile Vincent, op. cit., p. 83
  5. Marc Leproux, Dévotions et saints guérisseurs, Presses universitaires de France, , p. 99.
  6. Le Populaire du centre - Les Ostensions, une tradition millénaire, 27 mars 2009
  7. Louis Pérouas, « Une spiritualité libertaire », dans Le Limousin, terre sensible et rebelle, Paris, Autrement, 1995.
  8. UNESCO
  9. Les Ostensions Limousines 2016 - Programme et informations.
  10. Voir date 2016 in Charente Libre du 26/04/2015
  11. Odile Vincent, op. cit., p. 79
  12. Odile Vincent, op. cit., p. 84
  13. https://www.lemonde.fr/societe/article/2013/02/28/les-ostensions-limousines-sur-le-chemin-de-la-penitence_1840637_3224.html Article du Monde du 28 février 2013
  14. « Ostensions : la région sous tension », Le Populaire du Centre, 29 septembre 2010.
  15. Constance de Buor, « Le procès des reliques », La Vie, 14 janvier 2010.
  16. « Ostensions : Le jugement du tribunal de Limoges confirmé en appel », Le Populaire du Centre, 4 janvier 2011.
  17. « Dissolution de l'association qui organise les Ostensions », Le Populaire du Centre, 30 décembre 2010.
  18. Le Populaire du Centre, 13 mars 2014, p. 7.

Voir aussi

Bibliographie

  • Jean-Marie Allard et Stéphane Capot, Une histoire des Ostensions en Limousin, Limoges, Culture et patrimoine en Limousin, 2007, (ISBN 978-2-911167-51-5)
  • Laurent Bourdelas, Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.
  • Paul D'Hollander, « Les ostensions en Limousin au XIXe siècle », Revue de l'histoire des religions, tome 217, no 3, 2000, p. 503-516 en ligne.
  • Marie-Christine Grave du Bourg, Alain Texier, Guide des Ostensions limousines, Limoges, Éditions Flanant, 2002, (ISBN 2-911349-50-4)
  • Françoise Lautman, « Fête traditionnelle et identité locale », Terrain, 5, octobre 1985, mis en ligne le 23 juillet 2007, consulté le 4 avril 2016.
  • Françoise Lautman, « Toujours plus belle, la fête ! Les Ostensions de Saint-Junien », Ethnologie française nouvelle série, T. 13, no 4 octobre-décembre 1983, p. 369-394.
  • Jacques Perot, « Les ostensions septennales limousines : un patrimoine culturel immatériel original », Droit et patrimoine culturel immatériel, L'Harmattan, 2013, (ISBN 978-2-343-00762-5)
  • Odile Vincent, « Les retrouvailles anachroniques d’une communauté avec son fondateur : saintes reliques et définitions territoriales dans la région de Limoges », L’Homme 2002/3, no 163, Paris, Éditions de l’EHESS, (ISBN 2-7132-1771-7), ISSN p. 79-105

Liens externes

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