Scandale artistique

Un scandale artistique est une réaction de rejet ou de controverse suscitée par une œuvre d'art, dans le cadre de sa présentation ou de sa publication, quelle que soit son expression (arts visuels, littérature, arts scéniques, musiques...).

Le scandale peut revêtir plusieurs formes, selon que le sujet ou le style de l'œuvre controversée soit mis en cause, voire selon la personnalité de l'artiste, ou selon le contexte politique, religieux, social ou moral où l'œuvre évolue.

L'histoire de l'art est ponctuée de scandales retentissants, depuis les nudités du Jugement dernier de Michel-Ange jusqu'aux performances de l'art contemporain, en passant par l'exposition de l'Olympia de Manet, ou la première représentation du Sacre du Printemps de Stravinsky.

Histoire

Peinture

Au XVIe siècle, les théologiens de l'image tels que Johannes Molanus (1533-1585) mettent en garde contre des abus car l'Église a du mal à contrôler le travail des artistes. La vingt-cinquième session du concile de Trente en 1563 demande que les figurations doivent respecter la décence, si bien que l'interprétation théologique de l'esprit tridentin sera d'exclure d'office la nudité totale : la censure des nudités, qui restera une constante de la piété rigoriste, est à l'origine des repeints de pudeur et du remplacement du subligaculum par le perizonium qui ceint les reins du Christ en croix[1].

La nature scandaleuse de la Vénus d'Urbin, de Titien est liée à son caractère profane. À l'origine, l'œuvre était un nu sans identification à une déesse, situé dans un décor contemporain identifié comme la garde-robe du commanditaire de l'œuvre Girobaldo Della Rovere. Le nom de Vénus fut donné par Vasari afin de minimiser la portée scandaleuse de cette représentation, dans le contexte de ce concile de Trente dont un décret impute aux artistes la responsabilité de toutes dérives dans les représentations artistiques[2].

En 1536-1541, Le Jugement dernier va susciter l'ire des autorités religieuses, par la profusion de figures nues. L'œuvre soutenue par les papes Paul III, et Jules III malgré ses audaces, manqua de peu d'être effacée sous le pontificat de Paul IV. Après la mort du peintre, en 1564 sur ordre du Concile, les figures furent recouvertes par l'élève de Michel-Ange, Daniele da Volterra[3].

Le Repas chez Levi vaudra à son auteur Véronèse une convocation du tribunal de l'Inquisition pour avoir pris des libertés avec ce qui représentait une figuration de la Cène du Christ. L'artiste évita la condamnation, mais sur ordre de l'Inquisition, il devait corriger son œuvre, mais se contenta de donner un nouveau titre à sa toile[4].

Peinture

Saint Matthieu et l'Ange (1602) fut refusé pour son caractère trivial, le réalisme du saint et l’ambiguïté de l'attitude de l'ange (tableau détruit pendant la Seconde Guerre mondiale).

Plusieurs des œuvres du Caravage lui sont refusées par ses commanditaires, jugées trop vulgaires, voire scandaleuses, comme la première version de Saint Matthieu et l'Ange (1602). Les chanoines de la chapelle Contarelli refusèrent le traitement de la figure du saint, jugée trop triviale et pour la saleté des pieds et des jambes, minutieusement reproduite d’après modèle, et de même l'attitude ambiguë de l'ange à ses côtés. Le tableau fut retiré, et Caravage dut faire une seconde version, plus conforme aux désirs de ses commanditaires[5]. Caravage défraie la chronique, par ses provocations, dans La Conversion de saint Paul la majorité de la toile est occupée par la croupe du cheval qui piétine le saint[6]. La Mort de la Vierge (1606), destinée à l'église Santa Maria della Scala de Trastevere, fut retirée de l'église, car jugée blasphématoire[7].

Avec la Ronde de nuit, Rembrandt provoque un scandale, qui eut des répercussions sur la suite de sa carrière. Le portrait de groupe destiné à la compagnie Frans Banning Coq, ne plut pas aux notables d'Amsterdam et commanditaires, notamment par le traitement du groupe, considéré comme désordonné et caricatural. Le tableau fut refusé, et les conséquences du scandale public amenèrent ses clients à se détourner de Rembrandt[8].

Sculpture

En 1652 L'Extase de sainte Thérèse, par Le Bernin, est très commentée du fait de la dimension sensuelle de cette représentation de la rencontre entre Sainte Thérèse d’Avila, renversée sur un nuage, et un ange armé d'une longue flèche[9].

Peinture

Au Salon de 1799, le Portrait de Mademoiselle Lange en Danae d'Anne-Louis Girodet-Trioson est une allégorie satirique qui se moque de Mademoiselle Lange et de son mari[10].

En 1799-1800 La Maja desnuda, de Francisco de Goya, fait scandale car L'Eglise espanole interdit tout nu[11] (inquisition).

Sculpture

En 1785 la Psyché abandonnée d'Augustin Pajou fait scandale par le réalisme et le naturalisme du nu, contraire au canons néo-classiques de l'époque. La sculpture est refusée au Salon de 1785 pour indécence[12].

Peinture

En 1819, Le Radeau de la Méduse, de Théodore Géricault fait scandale dans le contexte politique de la Restauration.Le tableau est alors vu comme une charge contre le régime de Louis XVIII en faisant référence à l'incompétence du commandant de navire à l'origine du naufrage.

En 1824, le tableau Scènes des massacres de Scio, d'Eugène Delacroix, suscite de vives réactions du public et des critiques car son œuvre est en rupture complète avec le néoclassicisme dominant. Delacroix brise les règles classiques de la peinture[13].

En 1831, la lithographie Gargantua (Louis-Philippe en), d'Honoré Daumier, parue dans le journal La Caricature, fait polémique : son inspiration rabelaisienne et scatologique constitue une grave offense à la personne du roi[14]. C'est une affaire politique qui lui vaut 6 mois de prison.

Au Salon de 1850, le tableau monumental Un enterrement à Ornans, de Gustave Courbet est critiqué, beaucoup dénoncant la laideur des personnages et la trivialité de l'ensemble[15].

En 1857, le tableau Des glaneuses, de Jean-François Millet, divise les critiques : certains voient dans ces femmes le symbole d'une révolution populaire à venir, d'autres une représentation réaliste d'un peuple rural appauvri[16].

En 1862, la nudité du personnage de La Vague et la Perle, de Paul Baudry, est jugée « agaçante » car elle ressemble trop à une vraie mortelle plutôt qu’à une déesse lointaine[17].

Réalisé en 1862-1863, Le Déjeuner sur l'herbe, d'Édouard Manet, est présenté au Salon des Refusés en 1863, et provoque un scandale autant esthétique que moral[18].

En 1872, le tableau Impression, soleil levant, de Claude Monet, focalise les sarcasmes du fait d'une facture audacieuse[19].

En 1874, Nocturne en noir et or: la fusée qui retombe[20], de James Abbott McNeill Whistler fait scandale : le critique John Ruskin trouvant la toile beaucoup trop sombre et n’arrivant pas à comprendre ce qu’elle représentait compara le tableau à un pot de peinture très cher jeté à la figure du public[21].

Sculpture

En 1834, le bas-relief Tuerie, d'Auguste Préault, fait scandale par le caractère tourmenté de ses figures[22].

En 1847, le marbre Femme piquée par un serpent, d'Auguste Clésinger est l'oeuvre la plus commentée du Salon. Il s'agit d'un marbre dont le moulage sur nature fut contesté à l'époque[23].

Le , La Danse[24] de Jean-Baptiste Carpeaux soulève de vives critiques, certains dénonçant son obscénité[25]. Elle est souillée par de l'encre en . Elle est finalement installée au musée d'Orsay, et une œuvre copiée réalisée par Paul Belmondo en 1963 est toujours en place à l'opéra Garnier[26].

La Petite Danseuse de quatorze ans d'Edgar Degas exposée en 1881 fait scandale par son réalisme et sa présentation dans une cage de verre. L'artiste avait accentué le réalisme de la figure en cire en l'habillant avec des effets réels, ainsi qu'en y ajoutant de vrais cheveux. Le malaise suscité par son exposition fut relevé par le critique Joris-Karl Huysmans, pourtant admirateur de Degas[27]. Dans le journal Le Temps le critique Paul Mantz écrivit un article virulent contre cette œuvre : « pourquoi son front est il... comme ses lèvres, marqué d'un caractère si profondément vicieux? »[28].

De 1891 à 1898, Rodin travaille sur le Monument à Balzac (Rodin), dont l’œuvre en plâtre est présentée au Salon de 1898[29]. Celui-ci est jugé trop novateur et la commande du bronze est annulée[30].

Beaux-arts

Le Salon d'automne de 1905 est le décor du premier choc artistique du XXème siècle : 39 tableaux aux couleurs stridentes, signés de Matisse, Camoin, Derain, Manguin, Marquet et Vlaminck (les Fauves) soulèvent des attaques très vives[31].

En 1915-1916 la sculpture Princesse X, de Constantin Brancusi[32], du fait de sa morphologie phallique, est exclue du Salon d'Antin[33].

En 1918, le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch suscite l’indignation des critiques et le rejet parfois violent du public.

En 1927, la statue Oiseau dans l'espace du roumain Constantin Brâncuşi est au centre d'un procès historique «Brancusi contre les Etats-Unis»[34].

En 1934 La Leçon de guitare, de Balthus, est refusé par le MOMA, car jugé inconvenant, de par l'ambiguité sexuelle de la scène[35].

En 1944, le tableau Trois études de figures au pied d'une crucifixion[36], Francis Bacon (peintre), est un tableau très dur qui horrifiera tous les visiteurs de sa première exposition.

En 1961 pour Merda d'Artista, Piero Manzoni réalise 90 boites sur cette thématique[37].

En 1986 Les colonnes de Buren installées au Palais-Royal déchainent les passions[38].

  • 1995 et suivantes Body Worlds (plastination d'êtres humains morts), Gunther von Hagens. L'exposition de cadavres, Bodies: The Exhibition est une exposition itinérante, présentant des cadavres chinois. L'origine des cadavres et le consentement des Chinois dont les corps sont présentés ont posé problèmes dans plusieurs pays où l'exposition est produite. Il existe d'autres expositions similaires, présentant aussi des cadavres de Chinois. Certaines expositions ont été interdites[39].
  • 1999 Lien filial par Sun Yuan[40], Sun Yuan, artiste chinois, du mouvement cadavres de Pékin.
  • 1999 Bébé-Mouette[41] par Xiao Yu, Bébé-Mouette. L'artiste travaille sur les limites entre l'humain et l'animal, aussi, sur l'éthique.

Cinéma

Photographie

XXIe siècle

  • 2007 Portrait de Georges W Bush réalisé avec des collages de journaux pornographiques, Jonathan Yeo
  • 2008 Jeff Koons au château de Versailles : importante rétrospective dans les pièces et appartements royaux du au * 2008 (prolongée jusqu'au * 2009). « Le château de Versailles est unique. Nous ne voulons pas que Jeff Koons utilise l’environnement et la beauté de l’art classique du château de Versailles pour vendre son non-art », indiquent les membres du Collectif de défense du patrimoine de Versailles.
  • La peau tatouée de Tim Steiner à partir d'une œuvre de l'artiste conceptuel Wim Delvoye a été vendue 150 000 euros en . Ses cochons tatoués s'étaient vendus 100 000 euros.
  • L.O.V.E., sculpture de Maurizio Cattelan représentant un doigt d’honneur en marbre haut de 11 mètres face à la Bourse de Milan.
  • 2011 Piss Christ, photographie de l'artiste américain Andres Serrano, réalisée en * 1987, représentant un crucifix immergé dans l'urine et le sang de l'artiste.
  • 2014 la sculpture gonflable The Tree de Paul McCarthy fait scandale lors de son exposition place Vendôme en octobre 2014 lors de la Fiac de Paris. Sa forme évoquant un plug anal pour une taille de 24 mètres choque des riverains et lui vaut d'être vandalisée et l'artiste d'être agressé. Il est obligé de retirer son œuvre avant la fin de son exposition[42],[43]
  • 2018 Les pièces de théâtre SLĀV et Kanata de Robert Lepage.

Bibliographie

  • Pierre Cabanne, Le scandale dans l'art, Paris, la Différence, coll. « Matière d'image », , 222 p. (ISBN 978-2-7291-1660-6)
  • Karim Ressouni-Demigneux (dir.), Les grands scandales de l'histoire de l'art, Paris, Beaux-Arts éditions,
  • Eléa Baucheron et Diane Routex, Le Musée des scandales : L'Art qui fache, Paris, Gründ, (ISBN 978-2-324-00565-7)
  • Claire Maingon, Scandales érotiques de l'art, Paris, Beaux-Arts éditions, (ISBN 979-10-204-0284-4)

Notes et références

  1. François Bœspflug, Le Dieu des peintres et des sculpteurs : L'Invisible incarné, Hazan, , p. 138
  2. Karim Ressouni-Demigneux 2008, p. 19
  3. Karim Ressouni-Demigneux 2008, p. 25
  4. Karim Ressouni-Demigneux 2008, p. 28
  5. Pierre Cabanne 2007, p. 58
  6. Pierre Cabanne 2007, p. 59
  7. Pierre Cabanne 2007, p. 60
  8. Pierre Cabanne 2007, p. 66
  9. « La Sainte Thérèse du Bernin : "On est devant une jouissance pâmée" », sur France Culture, (consulté le )
  10. de Jean-Pierre Duvaleix, « Girodet au Louvre », sur Journal des peintres, (consulté le )
  11. « History of Art: Neoclassicism and Romanticism - Francisco de Goya », sur all-art.org (consulté le )
  12. Maingon 2016, p. 68.
  13. « La présentation de la scène des massacres de Scio en 1824 », sur Retronews - Le site de presse de la BnF, (consulté le )
  14. « Gargantua | Histoire et analyse d'images et oeuvres », sur www.histoire-image.org (consulté le )
  15. « Musée d'Orsay: Gustave Courbet Un enterrement à Ornans », sur www.musee-orsay.fr (consulté le )
  16. profondeurdechamps, « Ces oeuvres qui font scandale, ou Les dangereuses Glaneuses de Jean-François Millet », sur Profondeur de champs, (consulté le )
  17. « De l’Olympe au trottoir à Orsay », sur Connaissance des Arts, (consulté le )
  18. « Analyse d'oeuvre - Le déjeuner sur l'herbe de Manet | Arts in the City » (consulté le )
  19. « Claude Monet: impression trompeuse », sur LExpress.fr, (consulté le )
  20. Éditions Larousse, « Encyclopédie Larousse en ligne - Nocturne en noir et or la fusée qui retombe », sur www.larousse.fr (consulté le )
  21. Pierre Bergé & Associés, « AUGUSTE PREAULT (PARIS 1809-1879) », sur Pierre Bergé & Associés (consulté le )
  22. « Musée d'Orsay: Auguste Clésinger Femme piquée par un serpent », sur www.musee-orsay.fr (consulté le )
  23. « La Danse de Carpeaux : histoire d’un scandale », sur Beaux Arts (consulté le )
  24. « Carpeaux au musée d'Orsay à Paris », sur www.actualite-des-arts.com (consulté le )
  25. Pierre Cabanne, Monsieur Degas, p. 184
  26. Pierre Cabanne, Monsieur Degas, p. 185
  27. « Rodin et le scandale du Balzac | Le blog de Gallica », sur gallica.bnf.fr (consulté le )
  28. « Monument à Balzac | Musée Rodin », sur www.musee-rodin.fr (consulté le )
  29. Par Yves JaegléLe 17 août 2016 à 07h00, « Les grands scandales de l'art : les Fauves rugissent au Grand Palais », sur leparisien.fr, (consulté le )
  30. « Atelier Brancusi • Princesse X », sur Time Out Paris (consulté le )
  31. « Constantin Brancusi : une drôle ""d'oiseau"" dans l'espace d'un procès », sur Libération.fr, (consulté le )
  32. « Balthus réhabilité », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
  33. Histoire des Arts, « Piero Manzoni Merda d'Artista (1961) », sur Histoire des Arts (consulté le )
  34. Véronique Laroche-Signorile, « Colonnes de Buren : exécrées en 1985 puis admirées par Le Figaro », sur Le Figaro.fr, (consulté le )
  35. Bodies... l'exposition: des corps un peu trop anonymes Le Soleil, 2 juin 2009 « Qui se cache derrière les corps utilisés pour l'exposition Bodies? Ont-ils consenti à cet usage? Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils proviennent d'une entreprise qui reçoit des corps du système pénitentiaire chinois, où on applique toujours la peine de mort. »
  36. 1999-sun-yuan-miel-fr.htm
  37. 1999-xiao-yu-ruan-fr.htm
  38. L'affaire de "Tree", le plug anal" de la place Vendôme express.fr
  39. « Plug anal » géant vandalisé : l'artiste renonce à réinstaller son œuvre lemonde.fr

Annexes

Article connexe

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