Roman gothique

Le roman gothique est un genre littéraire anglais, né en 1764 avec Le Château d'Otrante d'Horace Walpole (1764) et s'éteignant progressivement à partir de 1830, laissant place en Europe continentale à la vogue du fantastique. Ce genre est considéré comme le précurseur du roman noir en français, entraînant parfois la confusion.

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Strawberry Hill, villa construite dans le style « renaissance gothique » par l’écrivain Horace Walpole.

Chronologie

Le roman gothique s'inscrit dans la logique d'un engouement pour le sentimental et le macabre qui se fait jour dans l'Europe du XVIIIe siècle avec des auteurs comme l'abbé Prévost dont L'Histoire de Monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell (1731-1739) paraît d'abord dans une traduction anglaise à Londres[1].

La naissance du roman gothique est également associée à la redécouverte de l'architecture gothique dans l'Angleterre de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et plus généralement à l'engouement pour le passé. Horace Walpole, noble et homme politique anglais qui fut l'ami intime de Mme de Tencin, se fait ainsi construire un château de style médiéval sur la colline de Strawberry Hill. Le premier, Walpole va réunir les ingrédients du roman gothique historique dans le Château d'Otrante paru en 1764 : action située dans le passé mythique des croisades, décor médiéval, présence du surnaturel, personnages contemporains victimes des mystères du passé[2].

En France, des auteurs comme François Guillaume Ducray-Duminil, Charles-Antoine-Guillaume Pigault-Lebrun, Madame de Genlis ou François-Thomas-Marie de Baculard d'Arnaud exploitent de leur côté une veine macabre. D'Arnaud produit une version dramatique des Mémoires du comte de Comminge (1735) de Mme de Tencin avec pour décor une crypte « où sont les tombeaux des religieux de la Trappe, avec des crucifix, des têtes de morts »[3] inspirés des décors macabres chers aux Graveyard Poets (poètes des cimetières) anglais tels que Edward Young dont il admirait beaucoup les Nuits[2]. C'est lui qui crée le terme de genre sombre[2]. En Allemagne, les romantiques, notamment les poètes comme Frédéric Schiller, se sont également tournés vers le Moyen Âge, mais ce sont des auteurs de moindre importance comme Joseph Alois Gleich (1772-1841) ou Christian Heinrich Spieß qui lancent le genre du Schauerroman (Le roman de l'effroi).

Cependant, c'est en Angleterre que le roman gothique trouve son terrain de prédilection. Les femmes s'y distinguent. Clara Reeve, influencée par la lecture du Château d'Otrante, d’Horace Walpole, publie en 1777 Le Champion de la Vertu ou le Vieux Baron Anglais ; à son tour, Charlotte Smith (1749-1806) publie une série de romans très populaires à la fin du XVIIIe siècle : Emmeline ou l'Orpheline du château en 1788, Éthelinde ou la Recluse du lac en 1789 et Célestine ou la Victime des préjugés en 1791, accentuant le thème de la persécution féminine déjà présent chez Richardson. Elle précède Ann Radcliffe dont les Mystères d'Udolpho (1794) connaissent un succès européen et passent à la postérité comme un monument du genre gothique. L'engouement du public pousse William Lane, propriétaire de la maison d'édition Minerva Press à offrir leur chance à des auteurs à la recherche d'un gagne-pain, notamment des femmes comme Regina Maria Roche (The Maid of the Hamlet, 1793 ; Clermont, 1798), Eliza Parsons (The Castle of Wolfenbach, 1793 ; The Mysterious Warning, 1796), ou Eleanor Sleath (The Orphan of the Rhine, 1798).

À côté du roman gothique sentimental paraissent des œuvres qui se caractérisent par une atmosphère d'horreur plus prononcée comme en témoignent Vathek, conte à la manière orientale écrit en français par William Thomas Beckford en 1786, puis le célèbre Moine de Matthew Gregory Lewis (1796). On peut également rattacher à cette période dite « frénétique »[2] le Manuscrit trouvé à Saragosse du Polonais Jan Potocki, également rédigé en français.

En 1818 paraît le célèbre Frankenstein de Mary Shelley, un roman charnière profondément enraciné dans la tradition gothique et considéré a posteriori comme un des premiers romans de science-fiction. Enfin, la parution la même année de deux romans qui parodient le genre gothique (L'Abbaye de Northanger de Jane Austen et L'Abbaye du cauchemar de Thomas Love Peacock) signe la fin de l'âge d'or du roman gothique. En 1820, l'Irlandais Maturin publie Melmoth ou l'Homme errant et en 1824 Les Albigeois, considéré selon Maurice Lévy comme le dernier roman gothique. Thomas de Quincey (Klosterheim, 1832) perpétue encore la tradition, tandis que le genre fantastique est en plein essor en Europe continentale[réf. nécessaire]. Les thèmes du roman gothique continuent toutefois de nourrir toute la littérature anglaise jusqu'au XXe siècle, de Charles Dickens à Mervyn Peake en passant par Joseph Conrad. Au tournant du XIXe siècle, une mode « néogothique » apparaît ainsi dans la littérature fantastique par le biais d'œuvres aussi célèbres que L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) de Robert Louis Stevenson, Le Portrait de Dorian Gray (1890) d'Oscar Wilde ou encore Dracula (1897) de Bram Stoker, tant l'imaginaire et les codes esthétiques du genre originel abreuvent le style et la structure de chacun de ces récits. Cependant, la critique préfère parler de roman d'horreur.

Caractéristiques

Le roman anglais gothique se caractérise par la présence d'un certain nombre d'éléments de décor, de personnages mais aussi de situations stéréotypées et de procédés narratifs (récit dans le récit).

  • Le décor

L'engouement pour l'histoire et le passé, caractéristique du romantisme, entraîne le retour à des décors populaires du théâtre élisabéthain tels que le château hanté (Macbeth, Hamlet), la crypte (Roméo et Juliette), la prison médiévale (Richard III ou Edward II de Christopher Marlowe), le cimetière (Hamlet). Les décors naturels sont ceux des contes de bonne femme, paysages nocturnes (Macbeth), sabbats de sorcières (Macbeth), orages déchaînés sur la lande (Le Roi Lear), tempêtes en mer (La Tempête, Un conte d'hiver).
Une autre caractéristique du roman gothique est la recherche de l'exotisme : l'Italie pour Le Château d'Otrante, l'Orient pour Vathek, l'Espagne pour le Manuscrit et Le Moine.

  • Les personnages : le religieux (l'Inquisition), la femme persécutée, la femme fatale, le démon, la belle, la bête, l'ange, l'ange déchu, le maudit, le vampire, le bandit, le "Fatal Man"
  • Les situations : le pacte infernal, l'incarcération et la torture, le suicide, le vampirisme, les secrets du passé venant hanter le présent
  • Les lieux : le château, les ténèbres, le cimetière, une ruine, une église, la nature, un endroit abandonné, une maison détruite...

Chronologie et thématique

Romans historiques

Ann Radcliffe et le roman d'horreur

Le gothique anglais

Le néo-gothique anglais ou roman d'horreur

Postérité

Si le roman gothique tend à disparaître vers 1820, il a néanmoins une longue postérité. Des auteurs aussi variés que Charles Dickens, Honoré de Balzac, Victor Hugo, Jules Verne auront recours à des éléments empruntés au roman gothique, de même que les feuilletonistes et le théâtre de boulevard. C'est aussi le cas d'Alexandre Dumas, par exemple dans Pauline (1838) : cette œuvre typiquement romantique emprunte cependant au roman gothique différentes scènes comme celle dans laquelle le narrateur, grâce à une clé cachée dans un cimetière, retrouve l'héroïne enfermée dans une sorte de cachot, sous une église, avec à côté d'elle un verre de poison ; l'atmosphère macabre et lugubre y est alors nettement gothique. Le nom du personnage persécuteur, celui qui a enfermé sa femme dans ce cachot pour qu'elle y meure de faim ou d'empoisonnement, peut d'ailleurs être vu comme un clin d'œil à l'auteur du Château d'Otrante puisque, comme lui, il se nomme Horace.

La plupart des pionniers du genre, en revanche, sombrent si totalement dans l'oubli qu'un critique du début du XXe, George Saintsbury, voit dans la liste des romans cités par Jane Austen dans Northanger Abbey une pure invention de l'auteur[7]. Il faudra attendre les découvertes de Michael Sadleir, collectionneur acharné de littérature gothique (1888-1957) pour découvrir qu'il s'agit de romans qui ont bien existé. Grâce à ces découvertes, on assiste à un renouveau d'intérêt pour le roman gothique, avec notamment la publication de l'ouvrage de Montague Summers, The Gothic Quest : A History of the Gothic Novel (1938)[8]. Dans les années 1950, le roman gothique est devenu un objet d'études, comme en témoigne The Gothic Flame de Devendra Varma[9]. Les rééditions récentes de certaines de ces œuvres permettent de se faire une idée plus précise de l'intertextualité de la littérature de leur époque.

Bibliographie

  • Alice M. Killen, Le Roman terrifiant ou roman noir de Walpole à Anne Radcliffe et son influence sur la littérature française jusqu'en 1840 (1920, 1967), Slatkine Reprints,
  • Annie Le Brun, Les Châteaux de la subversion, Paris, Jean-Jacques Pauvert et Garnier-Frères, 1982 ; rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986.
  • Jérôme Prieur, Roman noir, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2006
  • Bellin de La Liborlière, La Nuit anglaise, Toulouse, Anacharsis, (réimpr. 2006, Éditions Anacharsis) (ISBN 978-2-914777-31-5, LCCN 2007370656, présentation en ligne)
  • Imaginaires gothiques. Aux sources du roman noir français, sous la direction de Catriona Seth, Paris, Éditions Desjonquères, 2010.

Notes et références

  1. Prévost et son Cleveland
  2. Préface du Comte de Comminges, 3e édition Le genre frénétique
  3. Correspondance littéraire
  4. Saint-Léon, histoire du seizième siècle, Editions Otrante, 2017
  5. Charlotte Dacre, Zofloya, ou le Maure, Editions Otrante, 2015
  6. Réédition de l'ouvrage en partie à l'origine de Frankenstein : Fantasmagoriana, Editions Otrante, 2015
  7. George Saintsbury, Tales of Mystery: Mrs. Radcliffe, Lewis, Maturin (New York: Macmillan, 1891), cité dans l'article La collection Sadleir-Black
  8. Réédité à New York par Russell et Russell en 1966
  9. The Gothic Flame: Being a History of the Gothic Novel in England; Its Origins, Efflorescence, Disintegration, and Residuary Influences, Devendra P. Varma, Londres, A. Barker, 1957; New York: Russell and Russell, 1966; Methuen, N.J.; Londres : Scarecrow Press, 1990

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

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