Affaire Schnæbelé

L'affaire Schnæbelé est un important incident diplomatique entre la France et l'Allemagne, qui éclata le alors que les discours revanchards du général Boulanger avaient fait monter la tension entre les deux pays[1].

Contexte

Illustration : Schnaebelé saisi à la frontière par la police secrète allemande.
Illustration : Schnaebelé trainé par ses assaillants du côté allemand de la frontière (à gauche). Le repère sur le bord gauche de la route, marque la limite entre la route française et le talus de la voie ferrée allemande.

Le général Boulanger, alors ministre de la Guerre, développe, au moment de son arrivée au ministère de la Guerre, des activités d'espionnage dans les départements annexés par le Reich après la défaite de 1870, sans en référer à ses collègues et dans la perspective d'une éventuelle revanche qu'il appelait déjà de ses vœux, en utilisant notamment les services de fonctionnaires civils connaissant bien cette région, dont Guillaume Schnæbelé, commissaire de police français d'origine alsacienne en fonction à Pagny-sur-Moselle en Meurthe-et-Moselle, situé en Lorraine française, sur la frontière de l'époque[2]. La frontière se trouve plus exactement entre Arnaville, en France, et Novéant, en Moselle annexée.

Un policier bilingue

Guillaume Schnaebelé ou Wilhelm Schnäbele[3] est né le à Eckbolsheim, en Alsace, près de Strasbourg[4] et mort à Nancy, le . Cet ancien instituteur devient, en 1860, commissaire spécial des chemins de fer, service qui exerce en fait des fonctions de police de sureté intérieure et extérieure. Durant la guerre de 1870-1871, il est chargé de renseigner l'armée française et, en 1871, opte pour la France. Fréquemment en poste dans des villes proches de la frontière allemande, il a reçu la Légion d'honneur le [5]. Après l'incident, il est muté à Laon[6]. En 2005, son nom a été donné à un pont du TGV près de Pagny-sur-Moselle[4].

La journée du 20 avril 1887

Sans doute pour faire pression sur le gouvernement français, les Allemands tendent un piège à Schnæbelé en demandant à l'un de ses collègues de la Moselle (département lorrain rattaché au Reich en 1871), Gautsch, commissaire d'Ars-sur-Moselle, de l'inviter à se rendre chez lui pour affaire de service, sous prétexte d'un incident portant sur la vandalisation du poteau frontière allemand.

Le , alors que Schnæbelé fait seul les cent pas de part et d'autre de la frontière en attendant son collègue, il est appréhendé sur le territoire annexé par des policiers allemands déguisés en ouvriers agricoles. Au cours de l'empoignade, il réussit, selon deux témoins travaillant dans les vignes jouxtant la route, François et Joseph Gautier, à refranchir la frontière et il est finalement maîtrisé « en territoire français ». Le commissaire est fait prisonnier en Allemagne et menacé d'être déféré devant une cour martiale de ce pays[4].

L'endroit exact de l'arrestation, et donc son bien-fondé du point de vue de l'autorité allemande, qui invoque la violation de son territoire et des activités d'espionnage, reste incertain. En tout état de cause, les autorités françaises arguent que le commissaire Schnæbelé, fonctionnaire français, qu'il se soit trouvé en France, ou en Allemagne sur invitation d'un officiel allemand, était dans l'exercice de ses fonctions et qu'il avait donc été arrêté illégalement par les deux agents des services de renseignement allemands.

La réaction française et l'affaire proprement dite

Mis au courant le jour même, René Goblet, alors président du Conseil des ministres depuis le , propose lors de la session de celui-ci le 23, d'envoyer aux Allemands un ultimatum, soutenu par le ministre Boulanger qui se déclare prêt à décréter la mobilisation générale des troupes et de la réserve. Plus froids et conscients des dangers d'une éventuelle nouvelle guerre pour une France encore sans alliés, le président de la République Jules Grévy et le ministre des Affaires étrangères Émile Flourens, en bons juristes, voient immédiatement que les Allemands ont été très maladroits dans la forme alors qu'ils avaient certainement raison sur le fond en dénonçant les activités d'espionnage de Schnæbelé. En effet, qu'il ait été ou non arrêté sur le sol allemand, c'est sans la moindre dissimulation et en vertu d'une convocation officielle d'un agent du gouvernement de ce pays qu'il avait franchi cette fois la frontière, la convocation retrouvée sur son bureau ayant valeur de sauf-conduit en droit international. Le gouvernement se contente donc « innocemment » de demander des explications à l'Allemagne par la voie diplomatique ordinaire, à savoir par l'intermédiaire de l'ambassadeur Jules Herbette en poste à Berlin. C'est le ministre des Affaires étrangères Émile Flourens qui adresse une demande d'explication au gouvernement allemand ; Bismarck, ne voulant pas aggraver une situation avec la France déjà très tendue, fait libérer le commissaire[7].

Suite de l'affaire et conclusion

De son côté, Otto von Bismarck fait face à des difficultés politiques avec certains membres de son cabinet et a conscience comme ancien diplomate de la bévue pour le moins « monumentale » de ses services. Comme l'empereur Guillaume Ier, il s'inquiète des positions bellicistes de Boulanger qu'il semble surestimer comme adversaire potentiel, et n'est pas désireux d'un nouveau conflit avec la France ; il renvoie le Schnæbelé en France sans jugement et classe l'affaire sans suite par une note « acrimonieuse » dira t-on à l'époque aux ministères des Affaires étrangères français et allemands.

Analyse historique

Cette affaire démontra cependant aux républicains français et en particulier aux radicaux comme Georges Clemenceau, qui soutenaient jusqu'alors Boulanger avec parfois un certain enthousiasme, à quel point ce général et sa politique toute personnelle représentaient une menace pour la sécurité du régime et du pays lui-même. Et ce d'autant plus, que cette affaire aura permis d'en couvrir une autre beaucoup plus grave, véritable casus belli en droit international, celle d'un réseau récemment démantelé par les services allemands, composé en territoire allemand d'Alsaciens-Lorrains restés fidèles à la France. Cet espionnage était organisé par Boulanger, de son propre chef, sans en référer à ses collègues et supérieurs. L'armée française avait même déjà fourni à ces espions armes et munitions, dans l'éventualité d'un nouveau conflit envisagé par le général. Toutefois, l'obsession de la « Revanche » et de la récupération de l'Alsace-Lorraine, forte dans les années 1870, s'était déjà atténuée dans les années 1880 et avait disparu des perspectives politiques : même Boulanger, malgré son surnom populiste de « général Revanche », excluait catégoriquement toute idée d'une guerre de revanche contre l'Allemagne ; quand aux monarchistes, ils jugeaient la République parlementaire trop faible et trop indécise pour mener une guerre victorieuse[8].

En dernière analyse, ce qui a empêché la situation de dégénérer est donc bien la conviction par les deux camps de la non-opportunité d'un conflit à ce moment précis, ainsi que la relative modération des équipes alors au pouvoir dans les deux pays.

C'est lors de cette affaire que, le , face à la position de Boulanger qui s'exclamait « je ne vois pas de réponse sous une autre forme que celle de l'ultimatum », Clemenceau fait ce fameux commentaire sous forme de boutade : « La guerre ! C'est une chose trop grave pour la confier à des militaires »[9],[10].

Notes et références

  1. « M. SCHNAEBELE IS DEAD.; His Arrest in 1887 Nearly Led to War Between France and Germany. » [archive du ], sur New York Times, (consulté le ).
  2. Charles Sowerine, France Since 1870, Palgrave, , 60–2 p..
  3. 1887 Chronology (German). English translation (Google).
  4. « Schnaebelé Affair », sur Edouard Boeglin – L’Alsace/Le Pays, (consulté le ).
  5. Archives Nationales, « Dossier LH/2483/51 », sur Base Léonore, (consulté le )
  6. Thomas Barclay, Thirty Years, Anglo-French Reminiscences (1876–1906), Houghton Mifflin Company, , 90–1 p. (lire en ligne).
  7. William D. Irvine, The Boulanger Affair Reconsidered, Oxford University Press, , p. 37.
  8. Bertrand Joly, "La France et la Revanche (1871-1914)", Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 1999, n° 46-2, p. 325-347. "La France et la Revanche" [archive].
  9. Jean Garrigues, Le Monde selon Clemenceau : formules assassines, traits d’humour, discours et prophéties, Paris, , 336 p. (ISBN 979-1-02100-635-5, lire en ligne), PT119.
  10. https://www.historia.fr/%C2%AB-la-guerre-cest-une-chose-trop-grave-pour-la-confier-%C3%A0-des-militaires-%C2%BB-georges-clemenceau-1887
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