En tant que concept philosophique, la modernité est avant tout le projet d’imposer la raison comme norme transcendentale à la société.

Littérature

Essai

François-Xavier Bellamy, Demeure, pour échapper à l'ère du mouvement perpétuel, 2018

La modernité est l'univers dans lequel le mouvement prend toute la place, à la fois comme un fait et comme une norme. Le mouvement est tout ce qui est, et tout ce qui doit être. Malheur à celui qui n'est pas assez mobile, pas assez souple et adaptable, pour se couler dans le flux : il constitue une objection vivante à ce monde nouveau, à ce monde du nouveau, qui ne lui pardonnera pas de rester comme un fossile encombrant au milieu de l'innovation triomphante. La modernité se caractérise par une immense colère contre ce qui ne se met pas à son rythme.

Gilbert Keith Chesterton, La Chose, 1929

Ces gens modernes entendent simplement par activité mentale un train express roulant de plus en plus vite le long des mêmes rails en direction de la même gare ; ou bien de plus en plus de wagons accrochés pour être conduits à la même destination. La notion qui a disparu de leurs esprits est celle du mouvement volontaire, même pour atteindre le même but. Ils ont fixé non seulement les fins, mais les moyens. Ils ont imposé non seulement les doctrines, mais les mots.

  • La Chose, Gilbert Keith Chesterton (trad. Pierre Guglielmina), éd. Flammarion, coll. « Climats », 2015  (ISBN 978-2-0813-0087-3), chap. Sur le courage et l'indépendance, p. 231

Le monde, particulièrement le monde moderne, est parvenu à un curieux état de rituel ou de routine, dans lequel il a tort même lorsqu'il a raison, pourrions-nous pratiquement dire. Dans une large mesure, il continue à faire des choses raisonnables, mais il cesse rapidement d'avoir le moindre mobile raisonnable de les faire. Il nous sermonne inlassablement sur le caractère moribond de la tradition ; et il ne se soutient encore que de la vie de la tradition.

  • La Chose, Gilbert Keith Chesterton (trad. Pierre Guglielmina), éd. Flammarion, coll. « Climats », 2015  (ISBN 978-2-0813-0087-3), chap. Les sources de l'esprit sain, p. 249

Nicolás Gómez Dávila, Carnets d'un vaincu, 2009

Le moderne appelle « changement » le fait de cheminer plus rapidement sur le même chemin et dans la même direction.
Le monde, au cours des trois cents dernières années, n'a guère changé que dans ce sens.
La simple proposition d'un véritable changement scandalise et atterre le moderne.

Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, 2005

Faut-il être moderne ? À cette question, suscitée par une confidence inattendue de Barthes, Arendt et Péguy nous commandent de répondre par une autre question : comment lorsqu'on est attaché à la promesse moderne de ne laisser personne à la porte du monde hérité, ne pas être anti-moderne ?
  • Nous autres, modernes : quatre leçons, Alain Finkielkraut, éd. Ellipses, 2005  (ISBN 2-7298-2528-2), partie I, chap. VI, p. 83 (voir la fiche de référence de l'œuvre)

Paul Valéry, La Crise de l'esprit, 1919

Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale ? - De la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés. C'est là ce qui caractérise une époque moderne.
je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne et de donner ce nom à certain mode d'existence au lieu d'en faire un pur synonyme de contemporain. Il y a dans l'histoire des moments et des lieux où nous pourrions nous introduire, nous modernes, sans troubler excessivement l'harmonie de ces temps-là, et sans y paraître des objets infiniment curieux, infiniment visibles, des être choquants, dissonants, inassimilables. Où notre entrée ferait le moins de sensation, là nous sommes presque chez nous. Il est clair que la Rome de Trajan, et que l'Alexandrie des Ptolémées nous absorberaient plus facilement que bien des localités moins reculées dans le temps, mais plus spécialisées dans un seul type de mœurs et entièrement consacrées à une seule race, à une seule culture et à une seul système de vie.

Antoine Waechter, Fabien Niezgoda, Le Sens de l'écologie politique, une vision par-delà droite et gauche, 2017

Elle [la modernité] fait des ravages dans la gestion des villes et des paysages bâtis. Elle est érigée en idéologie chez nombre de maires, d'entrepreneurs et d'architectes, qui n'envisagent leurs constructions que sous des formes iconoclastes, en rupture avec les traditions constructives locales. Les présidents Georges Pompidou (Tour Montparnasse Centre Pompidou), François Mitterrand (grande arche de la Défense) et, avant eux, Charles de Gaulle (La Défense) ont cédé au diktat de la modernité, qui rassemble derrière lui les gaullistes, les libéraux, les socialistes, et les régimes totalitaires d'extrême gauche et d'extrême droite au XXe siècle. Mais, là, la modernité revendiquée devient un habit d'une affirmation de pouvoir.

  • Le Sens de l'écologie politique, une vision par-delà droite et gauche, Antoine Waechter, Fabien Niezgoda, éd. Sang de la terre, 2017  (ISBN 978-2-86985-339-3), p. 42

La modernité appliquée à la conception des villes s'ancre dans une idéologie du progrès à gauche et dans l'affirmation du pouvoir économique à droite. Le résultat est le même. À la Défense comme dans les grandes villes allemandes, les grandes entreprises affichent leur force économique en étalant leur nom au sommet de tours qui dominent la cité. La ville idéale des écologistes n'a pas le même visage et ne sert pas les mêmes intérêts que celle admise ou voulue par les socialistes et les libéraux.

  • Le Sens de l'écologie politique, une vision par-delà droite et gauche, Antoine Waechter, Fabien Niezgoda, éd. Sang de la terre, 2017  (ISBN 978-2-86985-339-3), p. 53

Récit de voyage

Guy de Maupassant, La Vie Errante , 1890

La Côte italienne

[...] Plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce voyage dans une forêt d’œuvres d’art, plus on se sent aussi envahi par un bizarre sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir. Il provient de l’étonnant contraste de la foule moderne si banale, si ignorante de ce qu’elle regarde avec les lieux qu’elle habite. On sent que l’âme délicate, hautaine et raffinée du vieux peuple disparu qui couvrit ce sol de chefs-d’œuvre, n’agite plus les têtes à chapeaux ronds couleur chocolat, n’anime point les yeux indifférents, n’exalte plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves.
  • La Vie errante, Guy de Maupassant, éd. P. Ollendorff, 1890, La Côte italienne, p. 47

Citations

Il n'est de véritable modernité qu'enracinée dans la tradition.
  • « Bruno Gollnisch lance sa campagne sur le parvis de la Basilique Saint-Denis », Abel Mestre, Le Monde, 18 septembre 2010, p. 11
[…] un homme qui a su régresser avec son temps pour devenir le prototype de l'homme moderne indifférent et inconséquent, archétype de la civilisation du Progrès.
Par l'irruption dans son quotidien de cultures différentes, cet homme moderne dispose d'une plus vaste marge de manœuvre, peut jouer et composer avec des expériences plus diversifiées, mais, simultanément, cesse d'avoir des liens solides et inébranlables avec sa propre culture, son propre héritage culturel.
Ne t’occupe pas d’être moderne. C’est l’unique chose que malheureusement, quoi que tu fasses, tu ne pourras pas éviter d’être.
  • Les cocus du vieil art moderne, Salvador Dalí, éd. Fasquelle, 1956, p. 38
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