Libre examen

Le libre examen est un principe qui prône le rejet de l'argument d'autorité en matière de savoir et la liberté de jugement, cette expression est le calque français de liberum examen qui était d'un usage courant dans la République des Lettres dès le XVIe siècle et qui fut par exemple la devise de l'université de Leyde : ad liberum examen.

Tiré de la pensée d'Aristote, il fut le principe fondateur des universités du Moyen Âge où l'on vit le monde intellectuel, désireux d'échapper à l'emprise des monastères comme uniques lieux de transmission du savoir, se regrouper, comme les autres artisans, en corps de métier libres, les « Universitates Studiorum et Magistrorum ».

Dans le mouvement humaniste

Le « liberum examen » est une expression que l'on découvre déjà dans les écrits des humanistes comme Ange Politien : « libero examine, libera veritate fronte rem gessimus »[1].

Dans le protestantisme

Le « liberum examen » fut par la suite principalement revendiqué par la pensée protestante et surtout par les Rémonstrants[2] qui admettaient le libre examen en cas de doute du moment qu'il ne s'opposait pas à l'ensemble de cette confession religieuse.

D'ailleurs, encore au XIXe siècle, les apologètes catholiques reprochaient au protestantisme cette notion de libre examen comme une de leurs vanités qui faisait que dans l'interprétation des Écritures ils n'écoutaient qu'eux-mêmes[3].

Dans les anciennes universités

Le libre examen fut dès l'origine la base de l'enseignement et de la recherche dans la vieille Europe.

Certaines universités comme l'ancienne Université de Louvain proposaient comme concours d'entrée le libre examen (« liberum examen »)[4] d'une question donnée qui départagera les candidats selon leur intelligence et leur savoir.

L'université de Leyde s'est dès l'origine glorifiée de son principe du libre examen, basée sur le message de Jésus qui demandait de juger non pas d'après le visage mais d'après la vérité : « Vers le libre examen ! Nous glorifiant de cette devise qui nous est propre, nous réclamant du droit à la critique, nous avançons vers la libre recherche et la libre investigation »[5].

Le libre examen selon l'Université libre de Bruxelles

D'autres universités plus récentes en Europe ont repris à leur compte ce principe fondateur du savoir qu'est le libre examen, comme l'Université libre de Bruxelles et la Vrije Universiteit Brussel, qui l'ont adopté comme principe fondamental en 1909[6] dans un discours donné à l'occasion des 75 ans de l'ULB, prenant à leur compte cette réflexion de Henri Poincaré[7] :

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. »

 Henri Poincaré

et en faisant du libre examen un principe dont les protagonistes appelés libre-exaministes sont les défenseurs[8]. Cette notion nouvelle donnée au libre examen dépassant le cadre traditionnel de la recherche scientifique se transforme ici en une conduite sociale se voulant combattante, impliquant même la destruction des idées d'autrui : « La tolérance n'est ni l'hésitation, ni la transaction sur les principes, ni la pusillanimité, ou l'équivoque dans leur expression, car à ce compte, elle consisterait à n'en point avoir ou à ne pas oser les dire… Elle n'impose pas à proprement parler le respect des opinions d'autrui : comment respecter ce qui est jugé faux, ce que l'on condamne, ce que l'on s'efforce de détruire ? Elle est le respect de la personne et de la liberté d'autrui. Elle consiste à affirmer ce que l'on tient pour vérité, en même temps que l'on reconnaît, à d'autres, le droit d'affirmer leurs erreurs, en même temps qu'en les combattant, on se refuse à recourir pour les vaincre à l'injure, à la violence, ou à la proscription. »[9]

Historique

L’histoire du principe du libre examen à l’Université libre de Bruxelles entre 1834 et 1970 a été déterminée par des considérations religieuses, philosophiques, administratives et politiques. Elle a connu, entre 1834 et 1914, la fondation de l’Université catholique de Louvain et la mobilisation de la franc-maçonnerie afin d’ériger un « contrepoids » universitaire, l’affaire Dwelshauvers (1890) et son différend méthodologique en psychologie, l’incident Reclus (1894) et l’ajournement du cours du géographe français et la mise en cause de l’administration de l’Université à cette occasion, ainsi que le rôle de la franc-maçonnerie dans l’adoption officielle du principe du libre examen par l’Université en 1894. La formulation officielle de l’article premier des statuts organiques de l’Université libre de Bruxelles () stipulait alors que : « L’enseignement de l’Université a pour base le libre examen » [10].

Vint une seconde phase plus politique (1914-1964) qui, après la première guerre mondiale, vit la montée du fascisme et du nazisme, du communisme, la fondation du Cercle du libre examen (1928), la guerre froide et – dans cette perspective politique alors déterminante – dans les années 1960, la décolonisation du Congo belge, le syndicalisme étudiant et la démocratisation de l'enseignement universitaire. Cela s’y traduisit par des brutalités verbales entre cercles politiques, des combats de rue et des échauffourées violentes avec les forces de l’ordre. Aussi, en 1964, au terme d’années fort agitées, les autorités de l’Université libre de Bruxelles voulurent rappeler aux étudiants que le libre examen proposait de « rejeter tout a priori dogmatique de quelque nature qu’il soit » et que, « morale librement consentie », il avait pour corollaire le « souci le plus poussé de la tolérance »[11]. Mais l’histoire politique et administrative du libre examen et de l’Université s’est aussi poursuivie après « mai 68 ». À la suite de quoi, le , le conseil d’administration adopta une nouvelle version des statuts de l’Université qui optait pour la formulation suivante de l’article 1er :

L’Université libre de Bruxelles fonde l’enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. « Celui-ci postule, en toute matière, le rejet de l’argument d’autorité et l’indépendance de jugement. »

Quant à l’article second, il stipulait que : « L’Université fonde son organisation sur la démocratie interne, l’indépendance et l’autonomie. La démocratie interne postule la garantie de l’exercice des libertés fondamentales à l’intérieur de l’Université et la vocation des corps constitutifs de la communauté universitaire de participer, avec pouvoir délibératif, à la gestion de l’Université et au contrôle de cette gestion. » [12].

Ainsi, de nos jours, le libre examen à l’ULB postule donc officiellement, en toute matière, le « rejet de l’argument d’autorité et l’indépendance de jugement ». Et comme le souligna dès 1955 l’historien Jean Stengers (1922-2002) à propos des différentes tentatives de définir le libre examen, « nulle autorité académique n'a jamais essayé d'empêcher que le problème […] ne soit abordé en pleine lumière. Pareille attitude serait proprement impensable. L'Université a inscrit à l’article premier de ses statuts que son enseignement « a pour principe le libre examen ». Il est clair – et elle s'en est toujours parfaitement rendu compte - qu'elle se renierait elle-même en n’autorisant pas ceux qui se réclament d'elle à examiner librement en premier lieu ce qu'est ce principe même. » [13]

Notes et références

  1. Nikolaĭ Ivanovich Balashov, Tibor Klaniczay, A. D. Mikahĭlov, Littérature de la Renaissance : à la lumière des recherches, 1978 : « Rejetant tout dogmatisme et toute autorité, il (Ange Politien) déclarait, dans la préface des Mélanges : « Nous ne machinons pas d'intrigues, mais libero examine, libera veritate fronte rem gessimus ». »
  2. Acta synodi nationalis… Dordrechti habitae, Leyde, 1670, p. 79 : « Remonstrantes dubia sua in Confessionem et Catechismum Synodo movere et de ijsdem judicare velle. Ergo sic isti liberum examen concedunt, ut qui dubium solummodo moveat ullum, licet contra Confessionem et Catechismum nihil decernat. ».
  3. A. M. Bensa, De ingenita protestantismi vanitate disputatio, dans : Revue de l’enseignement chrétien, tome troisième, Nîmes-Paris, 1854, p. 367 : « Si liberum examen protestanticum retines, cur eos vituperas qui in Scripturis interpretandis sibi unis auscultant ! ln hoc enim ipso consistit protestanticae huius libertatis natura ; ut privato quisque nostro iudicio in Bibliorum interpretatione auscultemus ».
  4. Nicolai Vernulaei, Academia Lovaniensis, Louvain, chez Pierre Sassenus, 1667, p. 126-127 : « Modus recipiendi alumnos hic est. Septembri mense publicum et liberum examen (concursum appellant) instituitur, in eo qui modestiâ, probitate, ingenio et eruditione caeteris an[te]cellunt, Collegii digni iudicantur. »
  5. Annales Academici, 1859-1860, Lugduni-Batavorum, 1862, p. 171 : « Ad liberum examen ! De hac formula nostra gloriantes, ius critices vindicantes, ad liberam inquisitionem et investigationem procedimus, semper hoc statuentes : aut omnia, aut nihil ; aut tradita accipere sine critica, aut germani critici partes agentes omnem perquirere traditionem. »
  6. Dès le début cette université a défendu les principes fondamentaux de l'indépendance de la recherche en répétant dans les déclarations les lieux communs puisés dans les publications des universités d'ancien régime, ou les nouvelles universités allemandes ou celles fondées par Guillaume Ier des Pays-Bas, mais le mot « libre examen » comme tel n'y apparaît pas avant cette date.
  7. Œuvres d’Henri Poincaré (1956), p. 152.
  8. Site de l'ULB : « Le libre exaministe s'engage donc à mettre ses paroles et ses actes en accord avec ce qu'il tient pour vrai. Sa vérité, il a le courage de la dire et de la défendre. Notre institution, en raison même de la nature de son engagement, « accueille en tant qu'étudiants à part entière, ceux qui ne partagent pas son idéal… ». Toutefois, ceux qui choisissent délibérément de venir chez nous ont le devoir d'acquérir une connaissance personnelle de nos principes. La vie communautaire à laquelle nous convions tous les étudiants, sans exception, implique compréhension et tolérance mutuelles. Mais cette tolérance que nous préconisons n'impose pas à proprement parler le respect des opinions d'autrui. Comment en effet, respecter ce qui est jugé faux, ce que l'on condamne, ce que l'on s'efforce de détruire. »
  9. Nous citons ici mot à mot le texte figurant dans :Site de l'ULB : « La tolérance n'est ni l'hésitation, ni la transaction sur les principes, ni la pusillanimité, ou l'équivoque dans leur expression, car à ce compte, elle consisterait à n'en point avoir ou à ne pas oser les dire… Elle n'impose pas à proprement parler le respect des opinions d'autrui : comment respecter ce qui est jugé faux, ce que l'on condamne, ce que l'on s'efforce de détruire ? Elle est le respect de la personne et de la liberté d'autrui. Elle consiste à affirmer ce que l'on tient pour vérité, en même temps que l'on reconnaît, à d'autres, le droit d'affirmer leurs erreurs, en même temps qu'en les combattant, on se refuse à recourir pour les vaincre à l'injure, à la violence, ou à la proscription. ».
  10. Voir statuts organiques de l’Université libre de Bruxelles. Service des Archives de l’ULB.
  11. Voir Programme général des cours 1964-1965. Service des Archives de l’ULB.
  12. Voir Université libre de Bruxelles. Statuts organiques adoptés par le Conseil d’Administration en sa séance du 10 juillet 1970. Publiés aux annexes du Moniteur belge du 4 août 1970. Si l’article 1er demeure identique, par contre, la formulation de la première partie de l’article deux s’est enrichie en 2005 : « L’Université fonde son organisation sur la démocratie interne, l’indépendance et l’autonomie et la solidarité ». Voir Statuts organiques de l’Université libre de Bruxelles. En vigueur à partir du 15 septembre 2005 et Révisions des Statuts organiques. Proposition du conseil d’administration du 25 avril 2005. Service des Archives de l’ULB.
  13. Jean Stengers, « D'une définition du libre examen », dans Revue de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, s.n., huitième année, octobre-décembre 1955, no 1, p. 32-61.

Liens externes

  • Le principe du libre examen : la notion de « libre examen » est limitée ici à l'interprétation qu'en donne l'Université libre de Bruxelles.
  • La Digithèque Libre examen de l'ULB : dues à la plume de spécialistes de l’argumentation tout comme fruit d’association d’étudiants, les études sur le libre examen sont multiples, de nature et de types bien différents. Consubstantialité du sujet et de l’objet ? La digithèque Libre examen en parcourt la diversité en offrant du libre examen les visages les plus multiples.

Livres

  • Jean Stengers, "Le libre examen à l'Université libre de Bruxelles, autrefois et aujourd'hui", dans : Revue belge de Philologie et d'Histoire, année 2004, 82-1-2, pp. 547-583. Lire en ligne
  • Pierre F. Daled, Le Libre Examen : la vie d'un principe. Université libre de Bruxelles, 1834-1964, éditions Espace de Libertés, coll. « Laïcité », Bruxelles, 2009, 156 p., (ISBN 978-2-930001-95-1). (page consacrée au livre sur le site de l'éditeur)
  • Pierre F. Daled, Spiritualisme et matérialisme au XXe siècle. L'Université libre de Bruxelles et la religion, Les éditions de l'Université libre de Bruxelles, collection "spiritualités et pensées libres", Bruxelles, parution : 01/1998, 358 pages, (ISBN 2-8004-1195-3) (page consacrée au livre sur le site de l'éditeur)
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