Effet Werther

L'effet Werther ou suicide mimétique est un phénomène mis en évidence en 1982 par le sociologue américain David Philipps, qui a étudié la hausse du nombre de suicides suivant la parution dans les médias d'un cas de suicide. Le nom est inspiré par une vague de suicides s'étant produite en Europe lors de la parution du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther[1].

Parution du roman de Goethe

Charlotte devant la tombe de Werther

Le roman Les souffrances du jeune Werther a été publié en 1774. Il raconte le suicide d'un jeune homme à la suite d'amours déçues. Peu après sa parution, une mode s'empare des jeunes Allemands, qui imitent les façons vestimentaires du couple sujet du roman, Charlotte et Werther. Pendant les mois qui suivent, on assiste à une vague de suicides par arme à feu selon les mêmes modalités que celles utilisées par le héros, qui conduit l'Église à demander l'interdiction du livre en Europe[2], et les autorités allemandes à Leipzig, danoises à Copenhague et italiennes, à réaliser cette interdiction[3].

Umberto Eco s'interroge sur le fait qui pousse des êtres humains réels à compatir aux souffrances de héros de fiction plus volontiers qu'au sort d'inconnus dans le monde vivant des souffrances réelles. Il conclut que « la fiction suggère que peut-être notre vision du monde réel est aussi imparfaite que celle des personnages de fiction. C'est pourquoi des personnages de fiction réussis deviennent des exemples primordiaux pour la condition humaine « réelle »[1]. »

L'effet Werther de David Phillips

En 1974, le sociologue David Philips indique que, malgré ces interdictions, le lien de cause à effet entre cette vague de suicides et la parution du roman n'a pas pu être étudié. Il cite Émile Durkheim, pour qui, si le suicide d'un proche peut générer quelques cas dans son entourage, ceci ne peut affecter une hausse du taux de suicide au niveau national. Toutefois, en étudiant les cas de suicide entre 1947 et 1968 en Angleterre et aux États-Unis, Phillips démontre une corrélation entre la publication dans la presse de cas de suicide, et la hausse des suicides immédiatement après, la corrélation étant d'autant plus forte que la relation du cas a été très médiatisée[3]. En 1986, il constate le même type de corrélations dans les sept jours suivants, en s'appuyant cette fois-ci sur des cas relatés par la télévision au niveau national. Il montre que là encore la hausse est d'autant plus grande que le relayage médiatique a été intense. Bien que d'autres théories aient pu être avancées, dont des causes d'erreur de traitement statistique, il conclut à un lien direct entre exposition par la télévision et hausse du taux. Il baptise ce phénomène d'effet Werther[4]. Il dupliquera l'année suivante ces études à des œuvres de fiction[5].

Il réalise enfin une synthèse de ses travaux en 1992, sous le titre Suicide and the media, où il met en avant des effets d'imitation et de suggestion[6].

Effet réel ?

La question a donné lieu à de nombreuses études et controverses, selon le Docteur S. Stack qui procède en 2005 à une revue quantitative des études basées sur des cas hors fiction. En utilisant des méthodes de régression linéaire, elle valide 77,5 % des cas rapportés dans 55 études, et constate que l'effet est bien réel notamment lorsque la personne dont le suicide est rapporté est une célébrité, ou lorsqu'il s'agit d'une femme. La corrélation est nettement moindre, voire nulle, pour les cas de fiction à faible diffusion, ou lorsque la présentation du suicide est assortie de commentaires négatifs[7]. Tandis que le psychosociologue Jean-Marie Seca regrette de ne pas disposer de statistiques suffisantes pour étudier cet effet et le transposer avec certitude aux relations entre consommation de « musiques extrêmes » et conduites déviantes[8], deux psychologues canadiens s'interrogent sur le caractère réellement psychosocial des vagues de suicide par mimétisme. Y voyant le biais possible de simples coïncidences statistiques, ils recommandent des axes méthodologiques pour mieux cerner la réalité du phénomène[9].

Une étude épidémiologique en France met en évidence de 1979 à 2006 une hausse du nombre de suicides après la médiatisation de suicides célèbres. Ainsi une hausse de 17,6 % du nombre de suicides, par rapport aux statistiques saisonnières habituelles, est constatée dans le mois suivant le suicide de Pierre Bérégovoy, fortement médiatisé. L'étude montre également un effet significatif des suicides de Kurt Cobain (11,7 % de hausse), ou encore de Dalida (23,5 % de hausse pour la tranche d'âge 45-59 ans). Cette étude souligne que les facteurs favorisant l'apparition d'une épidémie de suicides sont « le caractère réel du modèle (et non un modèle fictif), son statut de célébrité, le montant de publicité accordée à l'événement et des facteurs de risque individuels de suicide préexistants dans la population exposée »[10],[11].

A contrario, Gérald Bronner conteste cette lecture "épidémiologique" du suicide, sur la base d'une démonstration statistique et sociologique du cas France Télécom, et souligne des effets de manipulation statistiques, reprises en boucle par les médias, au mépris des analyses contraires et plus scrupuleuses proposées par d’autres mais noyées dans le tohu-bohu médiatique[12].

L'influence des médias est supposée telle que les centres pour le contrôle et la prévention des maladies et l'International Association for Suicide Prevention (en), dépendant de l'Organisation mondiale de la santé, ont édité des guides pratiques à l'intention des journalistes donnant des recommandations pour traiter un cas de suicide[13].

Références

  1. « Quelques commentaires sur les personnages de fiction » Umberto Eco, SociologieS [En ligne, Dossiers, Émotions et sentiments, réalité et fiction, 01 juin 2010
  2. Goethe, le dernier génie universel? Jürgen Heizman, Classiques contemporains - Uqac, ND [PDF]
  3. (en) David P. Phillips, « The influence of suggestion on suicide : Substantive and theoretical implications of the Werther effect », American Sociological Review, vol. 39, , p. 340-354 (lire en ligne)
  4. (en) David P. Phillips et L.L. Carstensen, « Clustering of teenage suicides after television news stories about suicide », The New England Journal of Medicine, vol. 315, , p. 685-689 (lire en ligne)
  5. (en) David P. Phillips et D.J. Faight, « The impact of televised movies about suicide : A replicative study », The New England Journal of Medicine, vol. 317, no 13, , p. 809-811
  6. (en) David P. Phillips (dir.), D.J. Faight et K. Lesyna, Assessement and Prediction of Suicide : Suicide and the media, New York, Guilford Press, , 499-519 p.
  7. (en) S. Stack, « Suicide in the media: a quantitative review of studies based on non-fictional stories », Suicide and Life-Threatening Behavior, vol. 35, no 2, , p. 121-133 (lire en ligne)
  8. Musiques extrêmes, déviance et violence : normalisations et conversions Jean-Marie Seca et Cerisay, Cahiers de psychologie politique, n°15, 15 juillet 2009
  9. Les grappes de suicides: Un phénomène psychosocial réel ou une aberration statistique? Louise Pouliot, Michel Tousignant, Canadian Psychology/Psychologie canadienne, Vol 51(2), May 2010, p120-132
  10. Raphaëlle Queinec, Les effets de contagion suicidaire : revue de littérature, élaboration d'une étude française, mécanismes et implications pour la prévention, s.n., , 296 p.
  11. Queinec Raphaëlle , Beitz Christophe, Contrand Benjamin, Jougla Eric, Leffondré Karen, Lagarde Emmanuel, Encrenaz Gaëlle. (2010). Copycat effect after celebrity suicides in the French general population.
  12. « La Démocratie des crédules, de Gérald Bronner », sur Contrepoints, (consulté le )
  13. Jean-Pierre Tamisier, « Tentatives de suicide par le feu : l'effet de contagion », sur sudouest.fr,

Voir aussi

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