Économie informelle

L'économie informelle peut être définie comme étant l'activité économique réalisée par le « secteur informel » (ou « secteur non structuré ») tel qu'entendu par le Bureau international du travail. Comme précisé ci-dessous, le caractère « informel » d'une activité ne doit pas être assimilé automatiquement au fait qu'elle s'exerce de façon « non marchande » (le travail au noir est rémunéré) ou de manière « illégale » (le travail domestique est bien légal).

Selon une acception plus récente, elle désigne l'ensemble des activités productrices de biens et services qui échappent au regard ou à la régulation de l'État[1].

Le terme a pour origine les travaux de l'anthropologue Keith Hart.

Dans le langage courant, on parle aussi d'économie grise.

Origines et raisons d'être de l'économie informelle

Dans les économies développées

Pour certains, l'économie informelle est un simple résidu de l'économie pré-industrielle (l'économie familiale), un manque de l'État-providence et de la société des loisirs (l'économie conviviale) ou le résultat des perversions de l'économie moderne (le travail au noir).

Pour d'autres, l'économie informelle, loin de disparaître, semble jouer le rôle de soupape de sécurité des économies normalisées et être un gage de flexibilité des sociétés/dans le cadre desquelles les performances toujours plus élevées qu'on y attend n'y sont obtenues qu'au prix d'une « suradaptation », elle-même source de nouvelles rigidités.

Plusieurs facteurs sont pointés qui semblent contribuer à l'existence et au maintien du travail et du secteur informel :

  • le caractère simple de l'activité : facilité d’accès aux activités ; l’échelle restreinte des opérations; mise en œuvre de qualifications qui s’acquièrent de façon pratique, en dehors du système scolaire officiel ; l’utilisation de techniques simples et le nombre réduit de travailleurs ;
  • un effet de proximité fort : utilisation de ressources disponibles localement ; importance de la structure familiale ; débouchés de l'activité assurés sur des marchés informels, échappant à tout règlement et ouverts à la concurrence.

Dans les économies en voie de développement

Couturier ambulant portant sa machine à coudre dans les rues de Ouagadougou.

Le secteur informel occupe une place importante, sinon dominante :

  • le volet non marchand recouvre les activités domestiques au sens large, celles qui sont assurées dans un contexte traditionnel, de nature familiale ou clanique, le plus souvent rural.
  • le volet marchand recouvre des activités marchandes réalisées dans les périphéries urbaines ou les zones défavorisées par des individus qui s'efforcent de survivre en combattant par tous moyens à leur disposition la misère et le sous-emploi. Ces activités qui se réalisent en marge de l'économie « normale » témoignent d'une forme de créativité et de débrouillardise indéniable (recyclage de matériaux ou de produits usagés…).

Dans les économies en dysfonctionnement

Les activités « informelles » correspondent à la création et à l'existence d'une « économie grise » : elles sont favorisées par l'existence de dysfonctionnements résultant d'un contexte structurel ou des pratiques de certains agents économiques.

  • Dans les économies planifiées, cette économie « intermédiaire » peut être largement tolérée dans la mesure où les pratiques qu'elle suppose sont censées contourner ou remédier aux dysfonctionnements (rigidités et pénuries) du système de gestion officiel.
  • Dans tous les régimes économiques, y compris en économie de marché, certains agents peuvent tirer parti de leur position ou de leur situation pour en tirer profit : la finalité et le fonctionnement des activités peuvent être détournés par des pratiques de corruption, d'entente, d'abus de position dominante ou de détournement.
Travailleurs informels en proportion de tous les travailleurs du secteur de la construction[2],[3]
Pays  % Année
Inde (femmes) 97 % (1993)
Égypte 90 % (1993)
Inde (hommes) 89 % (1993)
Philippines 85 % (2001)
Corée du Sud 77 % (2004)
Brésil 75 % (1999)
Malaisie 74 % (2001)
Chine 72 % (2001)
Tanzanie 70-95 % (2003)
Mexique 66 % (2001)

Les différentes composantes de l'économie informelle

Typologies du travail - chiffres de PIB basés sur les estimations pour la France dans les années 2010.

L'économie familiale et domestique

L'économie familiale était autrefois la composante la plus importante de l'économie et assurait l'essentiel des activités de production. Son déclin relatif est dû au développement de l'économie de marché, au développement de l'économie sociale qu'il a fallu financer (assurance maladie, retraites, chômage, services sociaux) et au besoin des économies modernes de contrôler les flux économiques.

Les principaux travaux réalisés dans le cadre de l'économie familiale sont :

  • la transformation des achats alimentaires en biens de consommation (repas) ;
  • les activités de service, comme le ménage et les travaux de couture : jardinage, bricolage et petites réparations ;
  • les activités de service à la personne : garde des enfants, garde des malades et des personnes âgées, transports des personnes.

Selon une étude de l'INSEE (organisme français), s'il fallait valoriser au prix de marché cette économie familiale, elle représenterait au moins une somme égale aux deux tiers du produit intérieur brut. De plus, cette économie, favorisée par le haut niveau de chômage et le temps libre, semble être en pleine expansion.

Si, à ses activités de base, on ajoute d'autres activités plus commerciales ou de services comme l'aide à l'exploitation familiale agricole ou artisanale (récolte de productions agricoles, petite comptabilité, accueil et renseignements des clients, etc.), l'économie familiale représenterait plus des trois-quart du PIB.

L'économie conviviale

L'économie conviviale semble très proche de l'économie familiale, mais elle est tournée vers l'extérieur de la cellule familiale. C'est une forme de dons gratuits, qui prennent en charge une partie de la vie sociale et économique. Elle est donc constituée, pour l'essentiel, par des activités d'entraide, d'animation sociale et de loisirs hors de la famille, qui ne donnant pas lieu à une quelconque rémunération au sens de l'économie formelle.

Cette forme d'économie peut prendre appui sur des structures associatives plus ou moins organisées (associations de quartier, organisations religieuses, sportives, syndicales ou politiques). Les principaux travaux réalisés dans le cadre de l'économie conviviale sont :

  • les services rendus à des voisins ou à des personnes âgées ou handicapées ;
  • la production de petits objets et d'aliments vendus lors de fêtes et coup de main à leur organisation ;
  • la participation gratuite à l'organisation et au déroulement d'activités culturelles, cultuelles, syndicales ou politiques.

Le phénomène le plus récent et le plus marquant concernant cette économie est le fait qu'elle est de plus en plus soutenue et encouragée par la société civile et par les médias de masse (« Les Restos du Cœur », « Sidaction », « Opération Pièces Jaunes », etc.).

Aucune étude disponible ne semble avoir été faite sur la richesse générée par cette économie, mais elle semble être du même niveau que celle générée par l'économie familiale, soit deux tiers du PIB.

Dans certains cas, l'économie conviviale semble être la solution la plus souple, la plus efficace et la moins onéreuse, pour prendre en charge certaines activités de service public, comme :

  • les réseaux d'entraides aux personnes hospitalisées, âgées ou handicapées ;
  • le développement de l'animation culturelle et sportive des quartiers ;
  • le développement des activités culturelles sur Internet  comme Wikipédia ;
  • les activités de parrainage ou de service public assurées par les retraités : associations d'aide aux petits entrepreneurs ou aux chômeurs, activités de conseils divers et de soutien aux personnes en difficulté.

Économie souterraine

L'économie souterraine (dite aussi « parallèle », ou « clandestine », ou « occulte ») regroupe trois formes d'activités très différentes :

  • l'économie souterraine  illégale dans la forme de son exercice  générée par le travail au noir ;
  • l'économie souterraine (illégale dans la forme de son exercice, mais aussi condamnable à raison de son contenu et de ses effets) comme l'économie générée par les délits économiques ;
  • l'économie générée par les activités criminelles.

Ces formes ont au moins trois points communs :

  • elles échappent aux règles économiques et sociales et à l'intervention de l'État ;
  • elles ne donnent lieu à aucun prélèvement obligatoire (fiscal ou social) ;
  • elles faussent le jeu de la libre concurrence par rapport aux activités légales, soit du fait de leur propre activité (travail au noir), soit du fait de l'intégration de sommes provenant d'activités délictuelles ou criminelles, cherchant à se réinvestir (blanchiment d'argent).

Dans certains cas, la réglementation permet de cadrer ou de lutter efficacement contre certaines pratiques, même si leur maintien prête par ailleurs à discussion :

  • la réglementation des casinos et le développement de l'offre de jeux officiels à prix accessibles (lotos divers, loteries et PMU) permet de lutter contre les jeux et paris clandestins ;
  • la réglementation des ventes de boissons alcoolisées (préférée aux lois de prohibition aux États-Unis) ;
  • les amnisties fiscales incitant au rapatriement de fonds placés à l'étranger ;
  • en France, l'abrogation en 1984 de l'ancienne législation sur l'inscription des étrangers au registre des métiers, qui relance la création de nombreuses entreprises artisanales ;
  • la légalisation et la prise en charge par les services publics des pratiques d'avortement qui réintègre cette activité dans l'économie officielle pour éliminer les pratiques clandestines effectuées dans des conditions douteuses ;
  • en France, la réglementation des activités de prostitution par le roi Saint-Louis avait permis d'éviter le pire, alors que la loi Marthe Richard d'après-guerre contre les maisons closes a eu comme première conséquence de repousser cette activité dans l'économie souterraine ;
  • la dépénalisation des drogues douces et la fourniture gratuite ou quasi-gratuite aux drogués de leur drogue, qui permettrait de « casser » un pan important du marché du crime.

L'existence d'une importante économie souterraine est quelquefois présenté comme le signe d'un dysfonctionnement grave de l'économie formelle ou des services publics de l'État. Si le travail au noir existe, ce serait que le marché officiel du travail connaît des rigidités qui paralysent le développement de l'emploi officiel ou qui en empêche l'accès, cela peut aussi indiquer que dans certains domaines, le coût réel du travail  salaire et cotisations sociales  est devenu insupportable pour la demande. Le dysfonctionnement peut être caractérisé par :

  • la lourdeur de la pression fiscale qui pousse les entreprises à fuir l’impôt en créant une activité informelle ;
  • la lenteur des règles administratives qui décourage toute initiative d’investissement ;
  • la réglementation sociale sur le salaire minimum, les allocations familiales, ou les charges parafiscales ;
  • l'ouverture des frontières à la concurrence du marché mondial.

Il semble impossible de lutter contre le marché souterrain avec une garantie de succès par seulement la répression : même dans l'URSS, où la fraude économique était punie de la peine de mort, le travail au noir et ses mille petites astuces fleurissaient.

Statistiques

L'économie informelle prend des formes diverses. En font partie, de façon occasionnelle ou durable, des individus (par exemple vendeur de rue ou collecteur d'ordures) et des entreprises (par exemple des systèmes de transport comme celui de Lima au Pérou). L’économie informelle inclut notamment les travailleurs à domicile dans le domaine du textile et le personnel sans statut d’entreprises formelles ou non. Les employés travaillant dans le secteur informel peuvent être classés comme travailleurs salariés, travailleurs non-salariés ou une combinaison des deux[4].

Les statistiques sur l'économie informelle sont de par leur objet même à interpréter avec précaution, mais fournissent des indications sur ses dimensions. L'emploi informel représente 58,7 % de l'emploi non agricole dans la région Moyen-Orient - Afrique du Nord, 64,6 % en Amérique latine, 79,4 % en Asie et 80,4 % en Afrique subsaharienne[5]. Si l'on inclut l'emploi agricole, les proportions augmentent, dans certains pays comme l'Inde et de nombreux pays d'Afrique subsaharienne, au-delà de 90 %. Les estimations pour les pays développés sont d'environ 15 %[6]. Selon de récentes études, l'économie informelle dans de nombreuses régions a diminué au cours des 20 dernières années jusqu'en 2014. En Afrique, la part de l'économie informelle a diminué pour atteindre environ 40 % de l'économie[7].

Dans les pays en développement, la plus grande partie du travail informel, environ 70 %, est un travail indépendant. L'emploi salarié prédomine. La majorité des travailleurs de l'économie informelle sont des femmes. Les politiques et les développements affectant l'économie informelle ont donc des effets spécifiques du point de vue du genre.

Notes et références

  1. CD Echaudemaison, Dictionnaire d'Économie et des Sciences sociales, Nathan Paris 1993, p. 143
  2. Casualization of Urban Labor Force: Analysis of Recent Trends in Manufacturing. Economic and Political Weekly. Vol. 46, Pais, Jesim. Février, 2002. Sur wiego.org
  3. Employment Relationships and Organizing Strategies in the Informal Construction Sector. African Studies Quarterly. Vol. 2 & 3. Wells, Jill and Arthur Jason. Mai, 2010. Sur wiego.org
  4. Carr, Marilyn and Martha A. Chen. 2001. "Globalization and the Informal Economy: How Global Trade and Investment Impact on the Working Poor". Background paper commissioned by the ILO Task Force on the Informal Economy. Geneva, Switzerland: International Labour Office.
  5. Charmes, Jacques. "The informal economy: Definitions, Size, Contribution, Characteristics and Trends", RNSF, Rome, 2016.
  6. (en) Women and Men in the Informal Economy, International Labour Organisation, , PDF (ISBN 92-2-113103-3, lire en ligne)
  7. (en) « Africa's informal economy is receding faster than Latin America's », sur The Economist (consulté le )

Annexes

Bibliographie

  • Mohamed Salahdine, The Silent Revolution: the Informal Sector in Five Asian and Near Eastern Countries, Éditions ICS Press San Francisco, California ; Lanham, Md 1991.
  • Jean-Paul Gourévitch L'économie informelle Le Pré aux Clercs 2002
  • Dale W. Adams, Delbert A. Fitchett, Finance informelle dans les pays en développement, Presses universitaires de Lyon, 1994

Articles connexes

Liens externes

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