Shennong bencao jing

Le Shennong bencao jing (ou WG : Shen nung pen ts´ao king, pinyin: Shénnóng běncǎo jīng, chin. 神农本草经), le Classique de la matière médicale du Laboureur Céleste, est le plus ancien ouvrage chinois traitant des drogues végétales, animales et minérales. Sa paternité a été attribuée à un empereur mythique Shennong, dont les Chinois aiment à dire qu'il vivait aux environs de 2800 av. J.-C. En réalité, cette œuvre pourrait être plus jeune de plusieurs millénaires : la plupart des chercheurs supposent que c'est une compilation écrite aux alentours des débuts de notre ère[1] durant la dynastie Han (et même des Han postérieur[2]), soit environ trois siècles après les grands textes sur les plantes du botaniste grec Théophraste (372-288 av. J.-C.) et à peu près à la même époque que la grande Materia Medica du grec Dioscoride. L'original n'existe plus et devait être constitué de trois volumes[N 1] qui donnaient dans un texte concis, presque aphoristique, les propriétés médicinales d'herbes, de minéraux et de parties d'animaux.

Pour les articles homonymes, voir Shen.

L'ouvrage est aussi connu sous le nom de Shennong bencao 《神农本草》 ou par abréviation Bencao jing 《本草经》 ou Benjing 《本经》.

Histoire du texte

L'original du texte est perdu et l'histoire de sa reconstitution est un peu alambiquée.

Les premières consignations par écrit des savoirs oraux anciens semblent avoir été faites aux alentours des débuts de notre ère. Elles furent ensuite corrigées, commentées et complétées au Ve-VIe siècle (par Tao Hongjing), avant d'être égarées et reconstituées entre le Xe siècle et le XVIIe siècle à partir de divers fragments. Finalement, l'œuvre séminale de la pharmacopée chinoise telle qu'on la connait actuellement est un construit assez tardif.

  • Le Shennong bencao jing n'est pas mentionné dans les Annales des Han (Hanshu, 汉书).
  • La première mention du livre[3] se trouve dans les écrits du médecin taoïste Tao Hongjing 陶弘景(456-536)(dynastie des Liang). Pour lui, les toponymes cités dans les quatre volumes du Shennong bencao jing « sont caractéristiques des noms donnés par la dynastie des Han aux divisions administratives ». De cette observation, il conclut[4],[N 2] que l'ouvrage devrait être l'œuvre de médecins des Han postérieurs (25-220). Les connaissances pharmacologiques transmises jusque-là oralement depuis les temps anciens furent pour la première fois rassemblées et consignées par écrit. Cette hypothèse est renforcée par le fait que le texte, truffé de recettes pour garder une bonne santé et trouver l'immortalité, est en accord avec les préoccupations des alchimistes taoïstes de l'époque.
Tao Hongjing mentionne plusieurs ouvrages sur les drogues et différentes éditions du Shennong bencao jing[3] sur lesquels il a travaillé. Il cite plusieurs auteurs qui avant lui auraient contribué à la révision des anciennes versions de l'ouvrage[N 3]. Pour Paul Unschuld[3] « On ne peut pas actuellement prouver s'il y avait en fait une œuvre originale et spécifique intitulée le Shennong bencao jing ou s'il y avait sous les Han plusieurs collections pharmaceutiques qui portaient ce titre ou un titre semblable ».
Tao Hongjing donna lui-même une version commentée en sept volumes du Benjing, nommée Bencao jing jizhu 本草经集注, Commentaires du Traité de matières médicales. Cette nouvelle division était fondée sur des croyances liées au nombre 7 dans la cosmologie taoïste. Il rajouta 365 nouvelles matières médicales aux 365 anciennes. Ces 730 drogues étaient classées en 1) minéraux 2) herbes 3) arbres 4) bestioles et animaux 5) légumes et fruits 6) grains.
Ces ouvrages sont maintenant perdus.
La réalité de ces informations est cependant confirmée par les Annales des Sui, Suishu 《隋书•经籍志》 publiées quelques décennies plus tard [N 4], qui au chapitre bibliographique Jingjizhi, mentionnent La matière médicale de Shennong, Shennong bencao 神农本草,四卷 en quatre rouleaux, sans indication d'époque et d'auteur et Tao Hongjing Shennong bencao jing, en sept rouleaux. Dans la bibliographie des Annales des Tang, 《唐书.艺文志》, on trouve Shennong bencao, en trois rouleaux “神农本草,三卷”.
  • Mais ce n'est finalement que sous la dynastie des Song (960-1280), que de nouveaux efforts furent déployés pour recomposer le Shennong bencao jing.
Les auteurs chinois ont l'habitude de reprendre les œuvres de leurs prédécesseurs sans d'ailleurs toujours mentionner leurs sources mais parfois en utilisant une encre de couleur différente pour marquer l'origine ancienne. Les compilations de compilations s'accumulent ainsi au fil des siècles.
La reconstruction de l'œuvre originelle de la pharmacopée chinoise a pu se faire en mettant à contribution des œuvres différentes[5] allant des Tang en passant par les Song jusqu'aux Ming.
  • C'est ainsi qu'on peut retrouver dans l'œuvre principale du médecin de l'époque Tang, Sun Simiao (581 - 682), des sections entières du Benjing.
  • De même, l'œuvre de Tang Shenwei, Materia medica des urgences, Jing shi zheng lei bei ji bencao (1108), fut une source précieuse pour la reconstitution-recompilation.
  • Enfin, l'ouvrage du très célébré médecin botaniste Li Shizhen, le Bencao gangmu (1578), fut mis a contribution pour faire revivre l'œuvre originelle.
  • La compilation la plus ancienne dont on dispose actuellement est celle de Lufu 卢复 de 1616. Puis viennent celles de Sun Xingyan, 孙星衍, de 1799, et de Gu Guanguang 顾观光, de 1844, qui sont largement diffusées, et celle de Mori Risshi au Japon vers 1850.

La tradition confucéenne de respect de l'autorité des anciens a poussé les auteurs chinois à s'inscrire dans des lignées les plus longues possibles, fussent-elles mythiques comme l'est celle du Divin Laboureur Shennong qu'ils n'hésitent pas à situer 2700 ou 2800 ans avant notre ère. « Sans fouler de traces, on ne saurait parvenir jusque dans la pièce » dit le Maître (Entretiens de Confucius XI, 19). Les penseurs chinois revendiquent ouvertement une tutelle et fuient tout ce qui pourrait ressembler à l’autonomie de pensée chère aux philosophes européens.

En Chine, les médias ou même les ouvrages de pharmacognosie modernes rappellent avec grande constance que la connaissance pharmacologique chinoise remonte à 4000 voire 5000 ans alors qu'en Occident où les travaux considérables sur la botanique et la pharmacopée de Théophraste[6] sont antérieurs de trois bons siècles sur ceux du Shennong bencao jing, aucun spécialiste ne prétend être héritier d'une tradition multimillénaire. Par contre « cette ancienneté mythique de la médecine chinoise, complète dès l'origine, joue encore aujourd'hui un rôle important dans l'appréciation que bon nombre d'acupuncteurs occidentaux ont de leur art, malgré le démenti apporté par les travaux philologiques et archéologiques[7] ».

Le texte

Le texte originel étant définitivement perdu, on ne dispose actuellement que de reconstructions tardives en désaccord sur de nombreux points. On pense que la version originelle contenait 365 drogues mais beaucoup de versions actuelles en donnent un nombre différent. La classification devait être en trois classes (supérieure, intermédiaire et basse) mais les compilations actuelles proposent quatre classes ou plus[N 5] : les arbres, les plantes, les animaux, les minéraux, elles-mêmes ensuite subdivisées en catégorie supérieure, intermédiaire et basse. Enfin, l'extension des classes peut varier d'une compilation à l'autre. Ainsi, des minéraux toxiques comme le réalgar (xionghuang 雄黄, sulfure d'arsenic) peut se trouver dans la classe supérieure (compilation de Cao Yuanyu[5]) ou dans la classe intermédiaire (compilation de Gu Guanguang[8]).

Une notice type

L'ouvrage se présente comme une encyclopédie de matières médicales, arrangées sous forme de liste non ordonnées de notices. La difficulté propre à l'écriture chinoise et jamais vraiment résolue, d'ordonner les listes de noms (pour éviter de devoir parcourir toute la liste pour retrouver une entrée) a amené les éditeurs contemporains du Shennong bencao jing à diviser les drogues en nombreuses classes naturelles (minéraux, arbres etc.) moins longues à parcourir. Cette méthode semble remonter à Tao Hongjing et a été appliquée à toutes les matières médicales bencao ultérieures, y compris les recompilations du Shennong bencao jing.

Racines de ginseng

À la différence des pharmacopées gréco-latines de l'Antiquité, aucune description des plantes n'est donnée[N 6]. Chaque notice adopte un format standard très concis : la saveur[N 7], la nature[N 8], suivis d'une liste d'indications, d'autres appellations et du milieu. Voyons par exemple le ginseng[N 9],[5] :

Doux, légèrement froid. Il renforce principalement les cinq viscères zang, calme le shen (essence-esprit), stabilise les âmes hun et po, contrôle les palpitations de frayeur, élimine le qi pathogène, éclaircit la vue, ouvre le cœur, aiguise l'esprit. Une prise prolongée permet d'alléger le corps, de prolonger la vie. Autres noms : renxian, guigai. Pousse dans les montagnes et les vallées.

La nature chaude ou froide de la drogue servait à orienter son usage thérapeutique suivant le principe suivant[N 10] :

On traite les affections « froides » avec les drogues de nature chaude, les affections « chaudes » avec les drogues de nature froide.

Une drogue est dite chaude ou froide suivant la sensation de chaleur ou de fraicheur provoquée par son absorption.

Les termes anatomiques sont ceux de la médecine traditionnelle chinoise dont le noyau conceptuel[N 11] était en cours de constitution à l'époque de la première compilation du benjing. La racine de ginseng est classée dans la catégorie des drogues supérieures et fait partie des produits liés à la recherche de l'immortalité. L'"allègement du corps" était un but visé pour atteindre l'état éthéré des Immortels capables de voler et de "chevaucher les nuages".

Les trois classes de drogues : de la quête de l'immortalité à la thérapeutique

Suivant la préface du Bencao jing, les drogues doivent être classées en trois catégories[9] :

Les remèdes de catégorie supérieure sont au nombre de 120 ; ce sont (les remèdes) souverains jun [N 12]; ils servent principalement à nourrir la force vitale (ming[N 13]). Ils sont en correspondance avec le ciel, ne sont pas toxiques (wudu[N 14]), et on peut en absorber beaucoup et longtemps sans danger. Si une personne veut avoir le corps léger et accroître son souffle vital, ne pas vieillir et prolonger sa vie[N 15], qu'elle se fonde sur cette partie de l'ouvrage.
Les remèdes de catégorie intermédiaire sont au nombre de 120 ; ce sont les ministres (chen[N 16]) ; ils servent principalement à nourrir la nature innée (xing[N 17]). Ils sont en correspondance avec l'homme ; certains sont toxiques, d'autres non[N 18], il faut délibérer au sujet de leur emploi convenable. Une personne qui veut faire cesser une maladie ou réparer un état de vide et de maigreur doit se fonder sur cette partie de l'ouvrage.
Les remèdes de catégorie inférieure sont au nombre de 125 ; ce sont les assistants (zuoshi[N 19]) ; ils servent principalement à traiter les maladies. Ils sont en correspondance avec la terre, sont très toxiques (duodu[N 20]), et on ne doit pas les absorber pendant longtemps. Si l'on veut éliminer le froid et le chaud (morbides), les qi mauvais, briser les accumulations, guérir les maladies, il convient de se fonder sur cette partie de l'ouvrage.

La correspondance entre drogues, administration étatique et cosmos se résume ainsi :

drogue supérieure → souverain → ciel,
drogue intermédiaire → ministre → homme,
drogue inférieure → émissaire → terre.

Une prescription médicale est donc conçue comme le rassemblement d'une force gouvernementale apte à restaurer l'ordre somatique.

Dans la catégorie supérieure, on trouve des racines, le ginseng[N 21], la réglisse de l'Oural[N 22] ou la silère[N 23] (Apiacée), la baie du lyciet[N 24](Solanacée), des champignons ganodermes[N 25], l'écorce du cannelier (la cannelle)[N 26], des os de dragon longgu[N 27] (fossiles de mammifères), le gras d'ours[N 28] et des minéraux comme le cinabre[N 29] (sulfure de mercure), la fluorine[N 30], le mercure[N 31]ou le quartz[N 32].

Les drogues de cette catégorie n'étaient pas destinées à soigner une maladie déclarée mais à garder un corps en bonne santé. Elles correspondent assez bien pour certaines d'entre elles, comme l'a fait remarquer Georges Métailié[10], à la notion moderne d'alicament. Il faut toutefois faire attention qu'au regard de la toxicologie moderne certaines de ces drogues sont assez toxiques. La notion de wudu 无毒, « non toxique », doit donc plutôt être comprise comme « sans grande efficacité thérapeutique ». Comme on le voit clairement sur toutes les notices des minéraux de cette classe (jade, cinabre, mercure... 17 minéraux en tout) qui comportent toutes une indication du genre 不老 bulao « empêche de vieillir », 神仙不死 shenxian busi « permet de devenir immortel », 延年 yannian « prolonge la vie », 轻身 qingshen « allège le corps » (comme celui d'un immortel), la visée était avant tout celle des pratiques alchimiques, cherchant à prolonger la vie, voire à atteindre l'immortalité.

Comme le fait remarquer Frédéric Obringer[9] : « Si les rédacteurs de cette première matière médicale restent inconnus, ils appartiennent très certainement à ce milieu d'alchimistes et de possesseurs de recettes et méthodes plus ou moins magiques, de guérisseurs que l'on a l'habitude de rapprocher des pratiques et des représentations taoïsantes ».

Les préoccupations taoïsantes des auteurs peuvent se déceler dans la hiérarchie des classes qu'ils proposent : si la catégorie supérieure est qualifiée de jun souverain, l'intermédiaire de chen ministres et l'inférieure de zuoshi assistant, c'est bien que les objectifs des auteurs valorisent plus les chercheurs d'immortalité que les médecins et guérisseurs.

La catégorie intermédiaire des drogues comportent de nombreux minéraux toxiques comme l'orpiment cihuang (trisulfure d'arsenic), la chalcanthite shidan (sulfate de cuivre hydraté) et des plantes comme le gingembre ganjiang, l'éphèdre de Chine mahuang. Cette classe intermédiaire rassemble aussi bien des drogues toxiques ayant une efficacité thérapeutique que des drogues permettant de prolonger la vie. D'après Paul Unschuld[3] 13 % d'entre elles reçoivent un des qualificatifs caractérisant un prolongement de la vie alors que ces qualificatifs étaient appliqués à 83 % des drogues de la catégorie supérieure. Et comme le fait remarquer très justement cet auteur « cette classe est superflue d'un point de vue de systématique médicale car elle contient des drogues qui auraient pu être rangée dans la catégorie supérieure et des drogues qui, en raison de leur efficacité [thérapeutique], pourraient appartenir à la classe inférieure ». L'introduction de cette classe peut se comprendre par le désir d'établir un vaste système de correspondance entre le cosmos et l'homme. Pour refléter l'ordre cosmique, les drogues supérieures, intermédiaires et inférieures doivent être catégorisées comme appartenant au Ciel, à l'Homme et à la Terre, de même que le nombre de drogues (365) doit correspondre au nombre de jours de l'année solaire.

Enfin la catégorie inférieure représentait 125 entrées, correspondant à des matières qui ont une action violente sur les fonctions physiologiques et sont généralement vénéneuses. La rhubarbe, différents aconits et les noyaux de pêches en font partie. Ce sont des poisons qu'il ne faut utiliser qu'à doses très légères et très contrôlées.

Les drogues les plus toxiques étaient réputées pouvoir s'attaquer aux troubles ancrés au plus profond du corps là où les traitements de surface de l'acupuncture ou la moxibustion ne pouvaient pénétrer. Dans la préface de l'ouvrage, il est indiqué que :

on traite...les possessions démoniaques et les empoisonnements gu avec les drogues toxiques.

Les maladies susceptibles d'être « attaquées » par les drogues toxiques avaient un profil étiologique particulier : il s'agissait des affections provoquées par une influence maléfique xie[N 33], des accumulations et autres blocages et nouures, liées à des situations inextricables où tout est entremêlé et où rien ne circule[9].

La thérapeutique démonologique

La croyance aux démons est très profondément ancrée dans la culture chinoise. À l'époque pré-impériale, les démons étaient tenus pour responsables des maladies. Bien qu'à l'époque de la rédaction du Shennong bencao jing un système d'interprétation naturaliste des maladies, basé sur les concepts de Yinyang et des Wuxing (cinq phases) avait commencé à émerger, la croyance au pouvoir pathogène des démons restait vive. « Dans environ 15 % des 357 notices de drogues de la version reconstruite par Mori Risshi, il est fait mention de "tuer" ou de "chasser" les démons ou d'éliminer la "possession démoniaque" comme indication thérapeutique » (Unschuld[3]).

Fragment de corne de rhinocéros

Soit par exemple, la notice sur de la corne de rhinocéros xijiao (犀角): « Saveur amère, froid. Il traite principalement de nombreuses toxines, le poison gu, les démons néfastes[N 34], l'obstruction du qi. Il détruit les effets de gouwen[N 35], des plumes de l'oiseau [légendaire] zhen[N 36] et du venin de serpent. Il élimine les xie (influences néfastes) et prévient la confusion et les cauchemars. Pris longtemps, il allège le corps. Il vit dans les rivières et vallées. »

Les diverses espèces de rhinocéros qui existaient dans la Chine ancienne avaient disparu[11] à l'époque des Royaumes Combattants (-453, -221). Et comme tout ce qui est rare est précieux, à l'époque de la rédaction du benjing la corne de rhinocéros avait acquis la réputation de pouvoir chasser les démons. À cet aura magique, s'ajoutait son renom de médicament froid permettant de lutter contre les maladies chaudes (donc d'antipyrétique) et les poisons (donc d'antidote).

Alors que le développement des connaissances scientifiques en Europe s'est fait contre la physique d'Aristote[12] pour la physique moderne ou contre la théorie des humeurs de Galien pour la médecine, la Chine n'a pas rompu avec ses anciens systèmes conceptuels préscientifiques de l'Antiquité. Les efforts du régime communiste pour faire rentrer la Chine dans la modernité se sont faits en préservant la médecine traditionnelle chinoise et le vieux fond culturel de l'antiquité. Ce fait culturel est certainement à l'origine de la menace d'extinction qui pèse actuellement sur plusieurs espèces animales[N 37] entrant dans la pharmacopée traditionnelle chinoise.

Apothicaires et médecins

C'est durant les quelques siècles qui précèdent notre ère que se constituent les deux corps doctrinaux bien distincts des apothicaires et des médecins, codifiés respectivement dans le Classique de la matière médicale (Shennong bencao jing) et le Classique interne de l'empereur Jaune (Huangdi Nei Jing).
Mais durant le premier millénaire, la connaissance de l'activité des drogues naturelles resta indépendante de la représentation naturaliste du fonctionnement de l'organisme élaborée par la médecine. Malgré la tentative de rapprochements de Zhang Zhongjing (ca. 200), ces deux systèmes discursifs resteront autonomes jusqu'au Song (XIIe et XIIIe siècles) où pour la première fois la matière médicale fut intégrée avec succès à l'art de soigner médical (Unschuld[13],[14]). Traditionnellement, les patients se rendaient directement chez l'apothicaire sans avoir vu de médecin. Ou bien, l'officine employait un médecin qui délivrait des prescriptions sur place.

Pour expliquer l'action des drogues, le Bencao jing ne recourt pas à des causes naturelles pouvant être rattachées à de grands principes généraux régissant intrinsèquement la nature et l'organisme. D'abord parce qu'une partie des drogues ne visent pas à guérir des maladies mais sont des recettes plus ou moins magiques d'alchimistes taoïsants cherchant à prolonger la vie. Et qu'ensuite, les autres drogues à visée thérapeutique cherchent à « attaquer » en profondeur les affections provoquées par une influence maléfique xie 邪,des démons ou des blocages du qi. Suivant Li Jianmin[15], on trouve une cinquantaine de matières médicales dans le Bencao jing reliées à la chasse aux démons.

Dès l'époque des Royaumes combattants (-480, -221), les philosophes ébauchent les notions de souffle qi, de yin et yang et des Cinq Phases (wuxing). Les médecins empruntèrent ces notions pour construire un système rationnel de principes abstraits et de correspondances systématiques qui permit d'élaborer des explications naturalistes sur l'origine des maladies, sans recourir aux forces surnaturelles. Pour le Huangdi nei jing, le corps est parcouru par un réseau de conduits (les méridiens) qui distribuent des fluides vitaux (qi et sang) dans les différentes partie de l'organisme. Et l'univers aussi est comme le corps, parcouru par le qi. Le texte développe de nombreuses correspondances entre le fonctionnement du corps et celui de l'univers ou de l'état. Ce que nous pouvons comprendre actuellement comme des liaisons ayant une valeur symbolique ou métaphorique, indiquait pour les anciens Chinois une identité de nature : l'état était vu comme un petit cosmos[16]. Les microcosmes politique et somatique résonnent en harmonie avec le macrocosme, car tous sont animés par un qi universel.

Le Nei jing décrit de nombreuses maladies qui sont chacune caractérisées par un ensemble de symptômes régulièrement observés. Elles sont ramenées à des perturbations du système de transport du qi dans l'organisme ou à des déplétions ou réplétions des organes et viscères (zhang fu). Elles proviennent de l'incapacité de l'homme à adapter son comportement à l'environnement. La méthode pour se protéger des influences néfastes est basée sur la connaissance des correspondances entre les structures de l'organisme et les phénomènes macroscopiques. La théorie des Cinq Phases établit un très riche réseau de correspondances entre par exemple les phases (bois, feu, terre, métal, eau), les organes (resp. foie, cœur, rate, poumons, reins) et les influences néfastes de l'extérieur pouvant pénétrer dans chaque organe (resp. vent, chaleur, excès de table, froid, humidité). La technique de base pour soigner les malades consiste à rétablir une circulation équilibrée du qi dans l'organisme en piquant superficiellement le corps avec des aiguilles en des points appropriés, pour agir sur la circulation du qi. La thérapeutique dominante du Nei jing est l'acupuncture. Le texte ne mentionne que très peu de substances médicinales. Pendant un millénaire encore, l'art de guérir par les plantes ou les drogues minérales restera hors du champ de la médecine des correspondances systématiques[13]. Ce n'est qu'à partir du XIe – XIIe siècle, que la pharmacologie sera intégrée à cette médecine des correspondances systématiques. Et au XVIe siècle, que Li Shizhen utilisera dans sa pharmacopée, Bencao gangmu, les principes de base du Huangdi neijing pour expliquer les propriétés thérapeutiques des drogues.

Notes et références

Notes

  1. au sens de juan 卷 rouleau
  2. voir aussi Zhenglei bencao 《证类本草》, juan 1
  3. d'après Unschuld, Zhang ji 张机, Hua Tuo 华佗, Wupu 吴普et Li Dangzhi 李当之 auraient révisé le Benjing ou compilé d'autres ouvrages sur les drogues
  4. durant la dynastie des Sui 581-618
  5. on trouve aussi les 6 classes suivantes : Jades et pierres, Herbes, Arbres, Animaux, Fruits et légumes, Céréales
  6. Au IVe siècle avant notre ère, Théophraste puis au Ier siècle Dioscoride et Pline l'Ancien donnent toujours des notices assez développées des plantes comportant une description morphologique, des indications sur les ressemblances et les différences, des précisions sur les lieux de récolte, les divers noms régionaux puis les propriétés médicinales. Le traité de matière médicale écrit par le médecin grec Dioscoride au Ier siècle qui est resté pendant 1 500 ans l'ouvrage de référence majeur de la pharmacopée de l'Europe et du pourtour méditerranéen, comporte environ 800 notices sur des matières médicales d'origine végétales (les trois quarts), animales et minérales.
  7. wei 味
  8. qi 气 ou xing 性
  9. renshen 人参 : 味甘,微寒。主補五臟,安精神,定魂魄,止驚悸,除邪氣,明目、開心、益智。久服,輕身、延年。一名人銜,一名鬼蓋。生山谷。
  10. rappelant le principe du médecin gréco-romain, Galien, contraria contrariis curantor, un remède est efficace dans la mesure où il contrarie l'humeur responsable de la maladie
  11. Les cinq viscères zang 臟 désignent le cœur, la rate, le poumon, le foie, et les reins. L'esprit Shen 神 réside dans le cœur et assure la cohérence de la personnalité. L'âme Hun 魂 est l'âme éthérée qui réside dans le foie et génère les projets. L'âme Po 魄 est une âme corporelle située dans les poumons et liée aux instincts de conservation.
  12. yang ming 养命
  13. 无毒
  14. 欲轻身益气,不老延年
  15. yang xing 养性
  16. wudu youdu 无毒有毒
  17. 佐使
  18. 多毒
  19. renshen 人参
  20. gancao 甘草
  21. Fangfeng 防风, Saponishnikovia divaricarata
  22. gouqi 枸杞, Lycium barbarum
  23. Chizhi赤芝
  24. mugui 牡桂, Cinnamomum cassia
  25. 龙骨
  26. xiongzhi 熊脂
  27. dansha 丹砂
  28. zishuying 紫石英
  29. shuiying 水英
  30. baishiying 白石英
  31. d'après F. Obringer, l'interprétation démonologique en est venue peu à peu à prendre une interprétation naturaliste de vent, froid, canicule, humidité, sécheresse et feu
  32. xiegui邪鬼
  33. un arbrisseau, Gelsemium elegans (Loganiaceae), contenant des alcaloïdes très toxiques
  34. on confectionnait avec ses plumes macérées dans de la liqueur un poison très réputé
  35. dans la compilation de Gu Guanguang, sur 365 drogues, on a 67 animaux, 252 plantes et 46 minéraux

Références

  1. Joseph Needham, Science & civilisation in China Vol VI : 1, Cambridge University Press,
  2. Anya H. King, Scent from the Garden of Paradise Musk and the Medieval Islamic World, Brill, , 442 p.
  3. (en) Paul U. Unschuld, Medicine in China, A History of Pharmaceutics, University of California Press,
  4. (en) Zhenguo Wang, Ping Chen et Peiping Xie, History and development of traditional Chinese medicine, Japon, Science Press, (réimpr. )
  5. (en) Yang Shouzhong (trad.), The Divine Farmer's Materia Medica, 214, Blue Poppy Press,
  6. « Livre IX, Les vertus des simples », dans THÉOPHRASTE, Recherche sur les plantes À l'origine de la botanique (traduction Suzanne Amigues), Paris, Belin,
  7. Catherine Despeux, Frédéric Obringer (sous la dir.), La maladie dans la Chine médiévale, la toux, l'Harmattan,
  8. 陶隐夕, 图解神农本草经, 山东美术出版社,
  9. Frédéric Obringer, L'aconit et l'orpiment, Fayard,
  10. dans Francis Hallé, Pierre Lieutaghi, Aux Origines des plantes, Fayard,
    Végétal et société en Chine. Approche historique. Georges Métailié.
  11. The rhinoceros in ancient China
  12. voir le Dialogue (1633) de Galilée
  13. (en) Paul U. Unschuld, Medicine in China : A History of Ideas, University of California Press, , 2e éd., 464 p. (ISBN 978-0-520-26613-1 et 0-520-26613-7, lire en ligne)
  14. Paul Ulrich Unschuld, Approches occidentales et orientales de la guérison, Springer Verlag France, (ISBN 2817803299)
  15. (en) John Lagerwey et Marc Kalinowski, HdO Early Chinese Religion : Shang Through Han, Brill Academic Publishers, , 1 p. (ISBN 978-90-04-16835-0 et 90-04-16835-4), « They shall expel demons: Etiology, the medical canon and the transformation of medical techniques before the Tang (Li Jianmin) »
  16. (en) Geoffrey Lloyd et Nathan Sivin, The Way and the Word : Science and Medicine in Early China and Greece, Yale University Press, (ISBN 0-300-10160-0)

Bibliographie

  • Yannick Bizien & Abel Gläser (trad. et notes), Shénnóng Běncǎo Jīng : Classique de la Matière Médicale du Divin Paysan avec commentaires et suppléments, Editions de L'Institut Liang Shen de Médecine Chinoise,
  • (zh) 陶隐夕, 图解神农本草经, 山东美术出版社,
  • (en) Yang Shouzhong (trad.), The Divine Farmer's Materia Medica, 214, Blue Poppy Press,
  • Jean-Baptiste Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, Paris, 1735. Texte en ligne :

Articles connexes

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