Concile de Širakawan

Le concile de Širakawan (ou Shirakavan) se tint entre septembre et octobre 862[1] dans la ville arménienne de Širakawan[2] dans le but de fixer la christologie de l’Église d’Arménie en vue d'une tentative de rapprochement avec l’Église byzantine chalcédonienne.

Contexte

En 862, le Patriarche de Constantinople, Photios Ier tente de rallier l’Église arménienne à l'orthodoxie en adressant deux lettres au Catholicos Zacharie Ier de Tzak et au prince arménien Ašot le Grand[3].

La recherche de conciliation doctrinale avec les Églises non-chalcédoniennes était probablement motivée par la recherche d'une alliance pour combattre les Arabes et la préparation de la confrontation[4] qui aura lieu en 863[5]. L'assassinat du calife Jafar al-Mutawakkil en 861 et l'évolution du califat abbasside a pu également laisser plus de place aux chrétiens pour les débats théologiques[6].

Un concile est convoqué qui, après une concélébration[7], réunit Zacharie et les autres évêques arméniens, ainsi que le prince Ašot — favorable à l'idée d'un rapprochement doctrinal entre les deux Églises —, l’archevêque Jean (ou Vahan) de Nikè, représentant l’Église byzantine et le diacre Nonnos de Nisibe, représentant charismatique de l’Église syriaque jacobite qui devait donner un poids moral important au parti araméo-syrien face à la représentation byzantine. Il est possible que Nonnus soit d'ailleurs à l'origine de l'accord trouvé[8].

Le succès du concile traduira, aux yeux des Abbassides, l'autorité du prince Ašot qui aspirait probablement à unifier les populations chrétiennes du Caucase précisément pour renforcer ses positions face aux musulmans. Peu après le concile, il se verra d'ailleurs accorder le titre de « prince des princes » par le gouverneur arabe d'Arménie Ali Ibn Yahia[9].

Christologie

Le canon du concile passe sous silence les formulations controversées comme « une seule nature » ou « en deux natures » mais ne s'en conforme pas moins à une rigoureuse tradition éphésienne, miaphysite, reçue par l’Église d’Arménie : le texte affirme la parfaite divinité de Jésus-Christ ainsi que sa parfaite humanité, ainsi que sa double parfaite consubstantialité. Il réaffirme en outre l’asymétrie entre la nature divine du Christ et son humanité, notamment en attribuant des prédicats humains à la personne du Verbe incarné.

Une bonne partie des canons dogmatiques portant sur la christologie reprennent les expressions formulées dans les actes d'un précédent concile tenu en 726 à Manzikert tandis que le huitième canon condamne le théopaschisme attribué erronément par les Byzantins à la christologie arménienne. Les canons 13 et 14 évoquent le concile de Chalcédoine et les conciles byzantins postérieurs pour laisser aux fidèles le choix personnel de juger de l’orthodoxie de ces conciles.

Texte du concile

  1. « Si quelqu’un ne confesse pas une seule nature et les trois hypostases de la sainte et vivifiante Trinité, le Père non causé, le Fils issu du Père et l’Esprit-Saint issu de leur substance, uniforme, égale et commune, qu’il soit anathème. »
  2. « Si quelqu’un ne confesse pas que le Fils unique, dans [sa] substance, [est] un de la Sainte Trinité, et qu’il s’abaissa du sein paternel et habita les entrailles de la sainte Vierge, et [qu’ainsi] il est resté sans se dissocier du Père ni se diviser du Saint-Esprit, qu’il soit anathème. »
  3. « Celui qui ne confesse pas que le Verbe de Dieu s’est uni par sa nature avec le corps, sans confusion et sans division, étant Dieu et homme au-delà de l’intelligence et de la parole, Dieu le Verbe, indicible et merveilleux dans sa gloire, unifié avec le corps dans [sa] nature, lui-même qui est à la fois Dieu intemporel et homme véritable, qu’il soit anathème. »
  4. « Si quelqu’un ne confesse pas que la bienheureuse Marie est Mère de Dieu véritablement et à proprement parler, [et qu’elle] a porté dans son ventre, d’une manière inconsumable, Celui que ni les cieux ni les Séraphins ne peuvent soutenir, et que le Verbe [qui était issu] du Père avant toute l’éternité, est né, d’une manière insondable, ayant la ressemblance d’un esclave, [comme Celui qui est] le Vivificateur des hommes, qu’il soit anathème. »
  5. « Si quelqu’un dit selon l’impie Nestorius, que le Verbe de Dieu a habité dans un parfait nouveau-né, et si, à cause de cela, il introduit un intervalle [dans la nature] ou distingue la nature d’elle-même par une division et place deux personnes et deux figures à l’intérieur [de cette nature], l’une de l’homme et l’autre de Dieu, divisant et distinguant [cette nature] en deux fils, qu’il soit anathème. »
  6. « Si quelqu’un radote, selon le dément Eutychès, que le corps du Verbe de Dieu aurait été apporté du ciel, ou [qu’il aurait été] d’une autre substance, ou bien que la nature de la divinité aurait été confondue et se serait transmuée en corps, rendant ainsi mensonger notre salut, qu’il soit anathème. »
  7. « Si quelqu’un ne confesse pas que le Verbe issu de Dieu le Père est devenu homme parfait en sa divinité et parfait en son humanité, à partir de deux natures unifiées dans une personne et une hypostase, consubstantiel au Père selon la divinité et coessentiel à nous selon son humanité en tout sauf le péché, qu’il soit anathème. »
  8. « Si quelqu’un dit que le Sainte Trinité aurait été passible, ou aurait été clouée sur la croix, ou bien que le pur Fils sans corps, dans sa divinité, aurait supporté la Passion selon la démence d’Eutychès et des Manichéens, ou encore, [s’il dit] que [c’est] un simple homme [qui] aurait été affligé, selon la folie de l’impie Nestorius, qu’il soit anathème. »
  9. « Si quelqu’un ne confesse pas que Dieu le Verbe issu du Père, notre Seigneur Jésus-Christ, saint, fort et immortel, fut crucifié dans son corps pour notre salut et [qu’il] accorde la miséricorde à la race humaine, et qu’il est lui-même le prêtre, le sacrifice et celui qui enlève les péchés du monde, qu’il soit anathème. »
  10. « Si quelqu’un ne confesse pas que le Fils de Dieu fut le fils de la Vierge pour le salut des nations, afin de faire des fils d’hommes les fils de Dieu et afin d’offrir les êtres terreux au Père et aussi afin de ranger les êtres terrestres à côté des êtres célestes, en présence des puissances lumineuses, qu’il soit anathème. »
  11. « Si quelqu’un ne confesse pas notre Seigneur Jésus-Christ parfait et glorieux à partir du ventre de la Vierge et aussi incorruptible, en ce qui concerne la corruption complète du tombeau ou encore en ce qui concerne l’espèce de corruption [causée] par les péchés, ou bien s’il dit [qu’il] supportait [ce qui est à nous] par nécessité, comme un simple homme, et ne confesse pas que c’est volontairement et sans péché qu’il a supporté pour nous tout ce qui est à nous, afin de nous sauver des tromperies du tyran, qu’il soit anathème. »
  12. « Si quelqu’un divise les traditions apostoliques et prophétiques l’une de l’autre, ou [s’il divise] les traditions nicéenne, constantinopolitaine et éphésienne de la tradition des Apôtres et des Prophètes, qu’il soit anathème. »
  13. « Si quelqu’un considère le concile de Chalcédoine et ceux qui le suivent comme contraires ou adverses à la tradition définie par les Apôtres ou [à la tradition définie] par les Prophètes, ou bien à la tradition des trois saints conciles, et si par complaisance humaine ou par cupidité il ne le frappe pas d’anathème, qu’il soit anathème. »
  14. « Si quelqu’un considère le concile de Chalcédoine ou ceux qui le suivent, le cinquième concile, le sixième et le septième, comme les successeurs des traditions apostoliques et prophétiques, ainsi que des trois saints conciles, et comme partageant la même pensée [avec eux], et qu’il ose frapper d’anathème ou calomnier [le concile de Chalcédoine et ceux qui le suivent] comme concordants avec l’abominable Nestorius, celui-ci se frappe lui-même d’anathème, car il est écrit : « Celui qui frappe d’anathème ce qui n’est pas digne d’anathèmes, que les anathèmes soient sur lui-même et sur sa tête », et qu’il soit anathème. »
  15. « Si quelqu’un ne confesse pas que Dieu le Verbe fut affligé dans le Corps indivisible de lui-même, [mais que] l’impassible et l’indiscernable divinité demeura impassible [aussi] dans le Corps et [aussi lors de la Passion], qu’il soit anathème. »

Notes et références

  1. Igor Dorfmann-Lazaref, Arméniens et Byzantins à l'époque de Photius : deux débats théologiques après le Triomphe de l'orthodoxie, éd. Peeters, 2006, p. 66 [lire en ligne]
  2. Anciennement appelée Erazgawor, ou encore Erazgawork, Erazgawor, Erazgawor ; cf. Igor Dorfmann-Lazaref, op. cit., p. 59
  3. Toutefois la datation de ces deux lettres est débattue ; Igor Dorfmann-Lazaref, op. cit., pp. 87-90
  4. Igor Dorfmann-Lazaref, op. cit., p. 66
  5. connue sous le nom du Bataille de Poson
  6. Igor Dorfmann-Lazaref, op. cit., p. 237
  7. Jean Mécérian, Histoire et Institutions de l' Église arménienne, Beyrouth
  8. Igor Dorfmann-Lazaref, op. cit., p. 79
  9. Igor Dorfmann-Lazaref, op. cit., pp. 63, 237

Bibliographie

  • Igor Dorfmann-Lazaref, Arméniens et Byzantins à l'époque de Photius : deux débats théologiques après le Triomphe de l'orthodoxie, éd. Peeters, 2006
  • Krikor Maksoudian, « The Chalcedonian Issue and the Early Bagratids: the Council of Širakawan », Revue des études arméniennes, 1988-1989, vol. 21, p. 333–344

Liens internes

Sources partielles

  • Portail des chrétiens d’Orient
  • Portail de l’Arménie
  • Portail du haut Moyen Âge
Cet article est issu de Wikipedia. Le texte est sous licence Creative Commons - Attribution - Partage dans les Mêmes. Des conditions supplémentaires peuvent s'appliquer aux fichiers multimédias.