Ancien quartier juif de Montréal

L'Ancien quartier juif de Montréal se situe autour du boulevard Saint-Laurent entre la rue Dorchester (maintenant boulevard René-Lévesque) et l'avenue des Pins[1]. Il croise ainsi plusieurs rues importantes de Montréal dont la rue Sainte-Catherine, la rue Sherbrooke et la rue Prince-Arthur. Cet espace de vie urbain accueille la plus grande concentration de Juifs au Canada au cours de la période des années 1880-1950.

Angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sainte-Catherine vers 1905

Avant la naissance du quartier juif

Ezekiel Hart (יחזקאל הרט)
Synagogue
Shaar Hashomayim
au 59, avenue McGill College,
vers 1910-1911
Synagogue
Chevra Kadisha,
coin des rues Saint-Urbain et Sainte-Catherine,
vers 1910-1911

Quand l'armée britannique envahit Montréal en 1760, plusieurs de ses officiers sont Juifs : Aaron Hart, Hananiel Garcia, et Isaac Miramer. Le lieutenant Aaron Hart, après son service militaire s'installe au pays (à Montréal). Il devient un propriétaire terrien respecté. Ses quatre fils, Moses, Benjamin, Ezekiel et Alexander, contribuent à construire la toute première communauté juive à Montréal[2]. Les premiers Juifs de Montréal exercent des métiers de commerçants, d'autres sont des militaires. Le plus gros de leurs activités se fait près du vieux port de Montréal. Alors que cette communauté juive ne compte que 100 personnes, se construit en 1768 la première synagogue canadienne, appelée Shearith Israël[3], de rite séfarade. Le , David Lazarus[4]est inhumé et le premier cimetière juif en Amérique du Nord s'ouvre, à l’angle des rues Saint-Janvier (aujourd’hui rue de La Gauchetière) et Saint-François-de-Sales (aujourd’hui rue Peel)[5].

  • 1841: 181 juifs montréalais[5]

Une seconde congrégation se forme à Montréal en 1846 sous le nom de Shaar Hashomayim et se base sur le rite ashkénaze.

  • 1875: 500 juifs montréalais[5]
  • 1881: 1 000 juifs montréalais[5].

Un des Juifs les plus célèbres de cette époque est Moses Judah Hayes (Hays) né à Montréal en 1789[6]. Il conçoit et fait construire le premier aqueduc à Montréal en 1833. En reconnaissance des services qu’il rend à la municipalité de Montréal, il est nommé chef de la police municipale en 1845, poste qu’il occupe durant seize ans, jusqu’à sa mort en 1861.

Naissance d'un premier quartier Juif à Montréal

À partir des années 1880, de très nombreux Juifs fuient les pogroms russes. Lors de cette importante immigration juive au Canada, l'ensemble des nouveaux arrivants s’établissent autour du boulevard Saint-Laurent, dans une portion de rues faisant actuellement partie du Quartier chinois de Montréal[7]. C'est à ce moment que l'on peut parler d'un véritable quartier juif à Montréal[8].

Au recensement canadien de 1871, on indique qu'il y a 1 115 Juifs au Canada dont 409 Juifs (originaire essentiellement d’Europe de l’Est) vivant près de l'intersection des boulevards Saint-Laurent et Dorchester (aujourd'hui boulevard René-Lévesque).

  • 1882: première synagogue réformiste Temple Emanu-El. Le Judaïsme réformiste à Montréal reste assez marginal à cette époque[5]. Un Talmud Torah (école juive) est en fonction, au coin des rues Saint-Urbain et de la Gauchetière.
  • 1901: 7 600 Juifs Montréalais.

Les Juifs plus fortunés commencent à habiter vers le haut du boulevard Saint-Laurent, à la hauteur des rues Sherbrooke et Prince-Arthur, tandis que plus au nord, un petit nombre de Juifs vit près de l'Université McGill. Les principaux axes de cet ancien quartier juif sont le boulevard Saint-Laurent, la rue Clark, la rue Saint-Urbain, la rue Esplanade et l'avenue du Parc.

  • 1911: 30 000 Juifs Montréalais
  • 1914-1920 naissent plusieurs organisations Juives laïques[9] dont le Congrès Juif canadien.
  • 1921: 45 792 Juifs Montréalais
  • 1931: 60 000 Juifs Montréalais
  • 1941: 63 898 Juifs Montréalais[10]

Cette population juive dans le quartier est loin d'être homogène. Il y a une petite-bourgeoisie de commerçants, quelques hommes d'affaires propriétaires d'atelier de confection de vêtement, et des travailleurs. Plusieurs courants religieux allant de la stricte Orthodoxie au Réformiste coexistent avec chacun ses synagogues. Les traditions héritées de pays d'origine aussi différents que la Russie, la Pologne et la Roumanie sont aussi un facteur de disputes entre juifs montréalais[11].

Activité commerciale

La population juive du quartier se concentre principalement dans l'industrie du vêtement et le commerce de détail[12]

La confection de vêtements est la principale activité commerciale du quartier[13]. De nombreux immigrants juifs travaillent dans les usines de confection de vêtements. Le quartier est pendant près de soixante ans le centre de la confection de vêtements au Canada, ce dont témoignent aujourd’hui des édifices comme le Balfour au coin de la rue Prince-Arthur, le Cooper près de la rue Bagg et le Vineberg situé à l’angle de la rue Duluth et du boulevard Saint-Laurent.

Une grande diversité de magasins reflète les origines européennes de la population juive du quartier. Le magasin d’alimentation Warshaw est ouvert en 1935 par Mr Florkivitch, un Juif polonais. Il a commencé son commerce comme simple vendeur ambulant de fruits et légumes dans le quartier. L'entreprise de monuments funéraires Berson ouvre en 1922 et le restaurant Schwartz's Delicatessen ouvre en 1929 (par les frères Maurice et Reuben Schwartz, Juifs roumains). Ces 2 petites entreprises témoignent encore aujourd'hui de ce passé.

La vie culturelle dans l'ancien quartier Juif

Le yiddish est la langue commune dans le quartier[14]. Beaucoup de résidents du quartier parlent à peine l'anglais et le français. De 1896 à 1940, un théâtre yiddish donne des spectacles de vaudeville le long du boulevard Saint-Laurent ainsi que des représentations à la salle du Monument-National. Ces évènements sont très populaires[15].

La première librairie yiddish ouvre en 1902 (près des rue de la Gauchetière et boulevard Dorchester). On y vend des livres et des périodiques[16]. Le quartier est aussi un lieu d'édition. En 1907, un jeune juif polonais immigré Hirsch Wolofsky fonde le quotidien yiddish Keneder Odler (traduire en français par: L'aigle canadien). Le journal s'imprime à partir d'un bureau sur le boulevard Saint-Laurent près de la rue Ontario. Cependant devant le grand succès du quotidien, Hirsch Wolofsky déménage au 4075 Saint-Laurent, près de la rue Duluth. Grâce à ce journal, les Juifs immigrants pouvaient se tenir informés de l'actualité. De plus, plusieurs poètes et écrivains tels que Jacob-Isaac Segal, Sholem Shtern, Ida Maze et Noah Gotlib écrivent dans les pages du Keneder Odler[17]. Le quotidien yiddish est publié pendant plus de 50 ans. Parallèlement à son métier de journaliste, Hirsch Wolofsky donne son aide pour fonder la première bibliothèque juive de Montréal[18]. Il recueille aussi des fonds pour l'ouverture d'un petit Hôpital Juif[19]. Aujourd'hui, le souvenir de Hirsch Wolofsky est perpétué avec un petit parc en son honneur à proximité des rues De Bullion et Roy[20].

La vie religieuse dans l'ancien quartier Juif

Au début du XXe siècle, plus d’une dizaine de synagogues sont en fonction puis 28 dans les années 1920 et 1930[21]. Ces synagogues ne ressemblent pas particulièrement à des édifices religieux officiels. Plusieurs congrégations juives se rassemblent dans des maisons privées qu’elles remanient selon leurs besoins. La plupart de ces synagogues fermeront lors de l'exode des Juifs vers d'autres quartiers de Montréal. Une synagogue sera transformée en salle de théâtre (le Théâtre de Quat'Sous sur l'avenue des Pins). Au 3919 rue Clark, existe la dernière synagogue encore active dans le quartier, la synagogue Beth Schloïme. Son avenir jadis menacé est plus rassurant aujourd’hui puisque des rénovations importantes ont eu lieu au cours des dernières années. L'élément le plus exceptionnel de cette synagogue est son arche sainte importée de Belgique[22]. L'arche contient les Sifrei Thora ou rouleaux de la Loi, élément central de la prière collective chez les Juifs.

Représentants politiques de l'ancien quartier juif

L'ancien quartier juif a comme représentant politique le député communiste Fred Rose[23]. Il représente la circonscription jusqu'en 1947, année où il est expulsé de la Chambre des communes (Parlement fédéral) après une condamnation controversée pour espionnage pour le compte de l'Union soviétique. Jusqu'à ce jour, cette circonscription reste le seul comté électoral au Canada à avoir été représenté au Parlement fédéral canadien par un député communiste. Par ailleurs, le conseiller municipal du quartier est Joseph Schubert (en), un Juif d'origine roumaine, qui est un socialiste[24]. Élu en 1924, il est pendant 16 ans le défenseur le plus éminent des droits des travailleurs juifs au conseil municipal de Montréal. À cette époque, les logements dans le quartier possèdent généralement l'eau courante mais la plupart n'ont pas de baignoire, et encore moins l'eau chaude. C'est là le privilège d'un petit nombre de logements dans le quartier. En 1931, Joseph Schubert fait construire un établissement sanitaire de bains publics à l'angle des rues Bagg et Saint-Laurent. Ce bain public existe encore aujourd'hui sous le nom bain public Schubert[25].

Déclin de l'ancien quartier juif

Dans les années d'après-guerre (1946-1955), beaucoup de Juifs déménagent dans les quartiers Snowdon et Côte-des-Neiges de Montréal puis vers les municipalités de Côte-Saint-Luc et de Hampstead[26]. À la suite de ce départ, la plupart des synagogues ferment[27]. Il en est de même pour les épiceries juives et pour de nombreux commerces juifs du boulevard Saint-Laurent. Plus tard, dans les années 1950, plusieurs milliers de Juifs émigrent du Maghreb, en particulier des Juifs marocains. Ils s'établissent plutôt dans des quartiers francophones[28] de Montréal. L'ensemble des manufactures de vêtements, tels que les bâtiments Cooper et Berman autour de la rue Duluth ferment. Ces bâtiments sont repris et rénovés (dans les années 1980) par des artistes et par des entreprises du multimédia. En 2003, moins de 10 commerces de ce secteur (entre la rue Sherbrooke et l'avenue Mont-Royal) appartiennent encore à des Juifs[29],[30].

Notes et références

  1. Frag sur la Main
  2. Ville de Montréal : Juifs de la congrégation Spanish and Portuguese de Montréal.
  3. Située dans une petite rue Cheneville entre les rues Saint-Urbain et Jeanne-Mance, juste en bas du boulevard René-Lévesque. En 1929, cette communauté quitte la synagogue pour un bâtiment plus imposant boulevard Saint-Joseph dans le quartier Outremont. En 1940, 11 ans après la fermeture de la synagogue, le bâtiment est transformé en une église presbytérienne chinoise. En 1979, le bâtiment est détruit pour la construction du complexe Guy Favreau. Source: http://www.urbanphoto.net/blog/2008/01/28/chinatowns-jewish-history/
  4. C’est en 1763 que Lazarus David et son épouse Phoebe s'établissent à Montréal.(source documentée par Pierre Anctil
  5. les Communautés Juives de Montréal, Pierre Anctil, Institut d'Études Canadiennes, Université d'Ottawa dans le recueil Le patrimoine des minorités religieuses au Québec, richesse et vulnérabilité, sous la direction de Marie-Claude Richer et Marc Pelchat, édition Presse de l'Université de Laval, 2006 )
  6. Dictionnaire biographique du Canada : Moses Judah Hayes
  7. (en) Chris DeWolf, « When Chinatown was a Jewish neighbourhood », Spacing Montreal, (consulté le )
  8. Paul-André Linteau, Histoire de Montréal, Édition Boréal 1992
  9. le Young Men's Hebrew Association, le Baron de Hirsch Institute, le Hebrew Benevolent Society et le Jewish Labour Temple.
  10. tous les chiffres cités sont de Paul-André Linteau, Histoire de Montréal, édition Boréal, 1992, les pages 325 à 330
  11. Paul André Linteau, Histoire de Montréal, édition du Boréal, pages 325 à 330
  12. Paul-André Linteau, Histoire de Montréal, Édition Boréal, 1992
  13. http://www.urbanphoto.net/blog/2007/04/18/yiddishkayt-and-soviet-spies-life-on-the-main/
  14. (en) Rebecca Margolis, « Culture in Motion: Yiddish in Canadian Jewish Life », Journal of Religion and Popular Culture, Department of Religion and Culture, University of Saskatchewan, (lire en ligne)
  15. (en) « Looking Back : Monumental », National Theatre School of Canada Web site, (consulté le )
  16. http://www.urbanphoto.net/blog/2008/01/28/chinatowns-jewish-history/
  17. Pierre Anctil et David Rome, Through the Eyes of the Eagle. The Early Montreal Yiddish Press, 1907-1916. Éditions Véhicule Press, 2001.
  18. La bibliothèque Juive ouvrira ses portes en 1914 sur la rue Jeanne-Mance
  19. En 1934, le Jewish General Hospital ouvre ses portes, à l'angle des rues Côte-des-Neiges et Côte-Sainte-Catherine dans le quartier de la Côte-des-Neiges
  20. Pierre Anctil, « Le Keneder Odler et la presse yiddish de Montréal », RALLYE-DECOUVERTE - FRAG SUR LA MAIN, ATSA (consulté le ), p. 40–42
  21. (en) Neilia Sherman, « Montreal's Jewish heritage », Jewish News of Greater Phoenix, (lire en ligne, consulté le )
  22. http://www.patrimoine-religieux.qc.ca/en/pdf/documents/SynagogueBethSchloimeofMontreal.pdf
  23. Fred Rose né sous le nom Rosenberg a immigré enfant de Pologne en 1916
  24. Joseph Schubert participe aussi en 1917 à la fondation du Parti ouvrier de Montréal et en 1919 à la fondation du Congrès juif canadien
  25. Pierre Anctil, « Le bain Schubert et la synagogue Beys Shlomo », RALLYE-DECOUVERTE - FRAG SUR LA MAIN, ATSA (consulté le ), p. 20–25
  26. Paul-André Linteau écrit dans son livre histoire de Montréal aux éditions Boréal, page 468 : L'amélioration du niveau de vie de la population juive provoque son déplacement dans l'espace montréalais. Abandonnant son territoire traditionnel, le couloir des immigrants, elle migre vers l'ouest à partir d'Outremont, en direction des quartiers montréalais de Côte-des-Neiges et de Snowdon et des villes de banlieue de Hampstead et de Côte-Saint-Luc. Les institutions religieuses, éducatives, culturelles et charitables suivent aussi ce mouvement. Le déménagement de la Bibliothèque juive, de la rue Jeanne-Mance au chemin de la Côte-Sainte-Catherine, témoigne bien de cette tendance. Tout en se déplaçant, la population juive reste fortement concentrée dans l'espace montréalais.
  27. Bernard Vallée, « Warshaw », RALLYE-DECOUVERTE - FRAG SUR LA MAIN, ATSA (consulté le ), p. 10
  28. Marie Berdugo-Cohen, Yolande Cohen et Joseph-J. Lévy. Juifs marocains à Montréal : témoignages d’une immigration moderne, Montréal, édition VLB éditeur, 1987.
  29. http://www.pc.gc.ca/eng/culture/proj/main/corridor1/corridor2.aspx
  30. « History passing by »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogle • Que faire ?) (consulté en )

Articles connexes

Bibliographie

 : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.:

  • Pierre Anctil. 1964. Le Montréal juif entre les deux guerres / Tsvishn tsvey velt milkhomes, de Israël Medresh, traduction du yiddish au français et présentation de l’œuvre. Éditions du Septentrion.
  • Pierre Anctil. 2000. Un demi-siècle de vie yiddish à Montréal et ailleurs dans le monde / Mayn lebns rayze. Zikhroynes foun iber a halbn yorhundert Yidish lebn in der alter oun nayer velt, de Hirsch Wolofsky (1946), traduction du yiddish au français et présentation de l’œuvre. Éditions du Septentrion.
  • Simon Belkin. 1999. Le mouvement ouvrier juif au Canada, 1904-1920, traduit du yiddish par Pierre Anctil. Redditions Septentrion,
  • Arlette Corcos. 1997. Montréal, les Juifs et l'école. Édition Septentrion,
  • Israël Medresh. 1997. Le Montréal Juif d'autrefois. Éditions Septentrion
  • Julie Podmore . 1999. St. Lawrence Boulevard as a Third City: Place, Gender and Difference along Montréal's 'Main'. Thèse de Doctorat Université McGill.
  • Mordecai Richler. 1969. The Street. Éditions McClelland and Stewart.

Liens externes

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